Révolution Tunisienne : le danger de la banalisation désacralisante

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La publication, il y a quelques jours du contenu des communications téléphoniques qui ont eu lieu entre « le Président en fuite », après son arrivée en Arabie Saoudite et  les hauts responsables de l’État qui devaient gérer cette situation délicate, en vue de transformer, l’absence du Président, en vacance de pouvoir et de laisser une révolte  se transformer  en révolution, ne participe en rien à la clarification souhaitée de la situation grave dans laquelle  se débat le pays.

.Comprendre, ou vouloir comprendre ce qui est arrivé au sommet de l’État, en cette nuit historique du 14-15 Janvier 2011, ne peut servir que les intérêts de ceux, pour qui ce qui est arrivé n’est que le résultat d' »un fait divers » (Un jeune de Sidi Bouzid, s’immole par le feu, devant le siège du Gouvernorat), d’une révolte populaire qui s’en est suivi et de deux  supposées « intentions » de  coups d’État, qui se sont annulés, du fait de la priorité accordée par tous les acteurs présents, au respect de la Constitution.

L’on remarquera au passage, que c’est là une tradition tunisienne que d’effectuer les changements politiques , à la tête de l’État, sans effusion de sang et en ayant recours à l’application, même formelle, de la loi fondamentale du Pays.

Lamine Bey a été pacifiquement « déposé », sur décision de la Première Constituante, Bourguiba, « mornagué » sur ordonnance médicale et en application par son Premier Ministre, de l’Article 57  de la Constitution d’avant le 7 Novembre et Ben Ali  « se fera fuir » par son appareil sécuritaire et définitivement « déporter » par les Forces armées, (dont il était le Chef Suprême), en vue de consentir à la Révolution, sans abolir l’État. Et ce, en appliquant, le même article 57, dont le bénéficiaire n’est plus le Premier Ministre, (comme en 87) mais le Président de la Chambre des députés. Un Président qui parait-il, n’a accepté d’accéder au pouvoir suprême que sous la pression  morale des Anciens.

Si certains, à la lectures de ces transcriptions des échanges téléphoniques de la nuit du 14-15 Janvier  2011, sont tentés de procéder à la « démystification en règle » de notre Révolution, en limitant le sens de l’Histoire à celui de l’histoire événementielle, ils risquent, par la même, de la « désacraliser » et de cautionner indirectement et peut-être sans le savoir, la  contre révolution  au pouvoir, depuis le 24 Décembre 2011, dont le « sacré à contenu religieux » qu’elle revendique  et qu’elle voudrait « constitutionnaliser » ne peut qu’éradiquer tous les acquis de toutes nos luttes depuis plus d’un demi siècle.

Le  dernier et peut-être le plus important  de ces acquis que nous devons considérer comme irréversible, n’est autre que la « Liberté d’Expression » que, ni les « coups d’État manqués »,  ni « l’intervention des forces occultes locales et étrangères » dans l’histoire événementielle de la Tunisie d’Aujourd’hui, ne peuvent en être la cause.

Et comme il n’ y a de liberté qu’incertaine, il y a lieu donc lieu de veiller continuellement à sa  préservation des atteintes que vont continuer à lui porter ceux pour qui, le sacré  religieux  doit l’emporter nécessairement  sur la liberté d’expression sacrée.

Le 11 Mai 2011, j’écrivais dans ce même blogue : Le flou qui plane jusqu’à aujourd’hui sur le déroulement  effectif des événements qui ont eu lieu en cette après-midi du 14 Janvier 2011 et les conditions dans lesquelles le pouvoir suprême a été déclaré vacant pour abandon de son poste par le Président  de la République en exercice, semblent totalement absents des données que l’on devrait prendre en compte, dans la compréhension possible de l’attitude du gouvernement à l’égard du problème sécuritaire. Un problème dont beaucoup, parmi les nouveaux politiciens (comme on dit les nouveaux riches) ne comprennent pas ou ne veulent pas comprendre le caractère  particulièrement spécifique.

Tant que l’on n’aura pas réalisé que ce flou originel qui caractérise l’avènement de notre révolution pacifique, est l’une des composantes qui lui donnent son aspect inédit, original, et « surprenant », on continuera  à  la sous analyser, et à s’empêcher d’en comprendre la nature. Monsieur Mohamed Ghanouchi, devait réitérer sa mise en garde, lors de son allocution de démission, en avouant que la raison de son départ  résidait dans le fait qu’il n’était, personnellement, pas capable de donner un quelconque « ordre de tirer ». Ce qui ne signifie surtout pas qu’il l’entendait dans le sens d’user  d’armes à feu pour faire lever le siège dont  son ministère était l’objet de la part  des « Kasbagis ». Il faisait, en fait discrètement allusion, aux risques réels d’effusion de sang, auquel le pays était encore confronté. Ce dont il s’agissait, concernait ce « flou d’origine » qui devrait être sauvegardé, pour « raison d’Etat » même en situation révolutionnaire. Les conditions de clarification possible étant d’abord tributaires de ce flou même dans lequel se négocie encore le caractère pacifique de notre révolution. Car c’est bien grâce à ce caractère imprécis, voulu vague et surtout pas claire que la révolution a « pacifiquement cueilli » le pouvoir, sans être obligée de l’arracher par des déchirements violents qui auraient pu atteindre  les proportions auxquelles nous assistons en Syrie, pour ne pas parler de nos voisins du Sud.

Il y a donc lieu de souligner l’importance de ce qui se passe  dans  cette zone d’ombre et qui ne peut être révélé, maintenant, au grand jour, sans  que cela nuise  à ce flou originel salvateur et qui jusqu’ici a permis au gouvernement de transition de protéger notre révolution de ce qui pourrait nuire à sa réalisation souhaitée. Laquelle réalisation  ne pourrait devenir effective, qu’après la transformation démocratique, en pouvoir démocratique, du processus révolutionnaire engagé. Car, comme l’a rappelé Mr Béji Caïd Essebsi, dès son arrivée au pouvoir de transition, « la révolution n’est pas la démocratie ».Et j’ajouterai  après lui que la révolution ne peut acquérir de sens véritable que dans la mesure où elle permet l’instauration de la démocratie.

Comme on peut le constater, ce qui est aujourd’hui déclaré comme fin ultime de la Révolution, par la Contrerévolution Ghanouchienne, contredit totalement les fins « légitimes » de la Révolution Tunisienne, dans sa phase la plus récente qui commence le 14 Janvier 2011, opposées à celles, « légales », de sa formalisation transitoire (les résultats des élections du 23 Octobre 2011). Une contrerévolution dont le gouvernement qui se propose d’en avoir la charge d’exécution, a accédé au pouvoir, non pas seulement grâce à la Révolution elle-même, mais aussi  grâce à la tradition de changement politique pacifique, conformément à l’esprit légaliste dont le corps politique de la Tunisie de Bourguiba a toujours fait preuve. Il suffit, pour s’en convaincre, de se remémorer les événements de la journée de passation de pouvoir (aussi bien à La nouvelle Constituante qu’au Gouvernement par elle désigné, pour constater, combien  l’attitude de Fouad Mbazzaa (Président par obligation, en vue de donner à la Révolution une dimension légale) et celle de Béji Caïd Essebsi, qui du début jusqu’à la fin de son exercice, n’a  cessé de veiller à la préservation de  l’autorité de l’État de ses prédateurs anciens et futurs.

Le fait qu’à deux reprises, au cours de ces dernières semaines, Béji Caïd Essebsi, ait éprouvé le besoin de s’excuser auprès du Peuple Tunisien pour n’avoir rien fait pour empêcher Ennahdha d’accéder au pouvoir, doit être lu comme une appréciation  politique, pour le moins négative de la politique du gouvernement  actuel et non comme l’aveu d’une erreur politique dont il déclare assumer les conséquences.

En  respectant, scrupuleusement, la règle du jeu démocratique qui a permis à une organisation islamiste de passer aux commandes d’un Etat auquel ses membres n’y croyaient pas, fait partie des risques  que tout homme d’État est sensé prendre en toute bonne conscience.

Les excuses du Chef de Nidaa Tounes  constituent donc un désaveu et une sorte de retrait de confiance en ce gouvernement de comploteurs  et non pas l’expression d’un quelconque regret sur fond de culpabilité métaphysique. Un retrait de confiance qui ne fait  que confirmer la perte spectaculaire, par Ennahdha et ses deux comparses, de la confiance de leurs électeurs abusés et de celle des puissances étrangères qui leur ont accordé, en tant que Tunisiens, un soutien notoire, que la Révolution Tunisienne méritait amplement, mais dont les pilotes légaux actuels  se sont avérés incapables d’en tenir les promesses.

Naceur Ben Cheikh. Akouda le 3 Novembre 2012

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