Taoufik Baccar interprète de l’œuvre de Mahmoud Messadi

with Pas de commentaire

 

 

 

Parmi les écrivains arabes contemporains, qui se sont intéressés d’un point de vue créateur, à la pensée d’Abou Hayan Al TAWHIDI, Mahmoud MESSADI est peut être le seul écrivain contemporain d’expression arabe à avoir pratiqué la tradition, en termes d’équivalence et non en suivisme traditionaliste. Nous avons préféré, pour l’évocation de son œuvre, faire une entorse à la méthode que nous avons choisie jusqu’à présent, au profit du témoignage d’actualité. C’est pourquoi nous reproduisons, en entier, un article de presse que nous avions publié dans le quotidien d’expression française, « L’Action » (en date du 16 Juillet 1974).

« I1 a fallu que l’on redécouvre la permanence de la vision transcendantale de 1’Islam[1], et que l’on se rende compte de l’indigence de l’humanisme matérialiste[2], pour apprécier et comprendre l’oeuvre de Mahmoud MESSADI. Au moment de son élaboration, il y a plus d’un quart de siècle, elle a été appréciée mais non comprise[3]. Elle avait frappé par la force et l’originalité de son choix. En somme, comme toute oeuvre authentique, elleavait dérangé ceux qui croyaient être de leur époque, en collant au sens commun. En tant que telle, elle a eu droit à toutes les interprétations[4] et aux qualificatifs de philosophique, puriste, anachronique, visionnaire, pour ne pas citer ceux qui l’avaient tout simplement rejetée, en avouant leur incapacité à la comprendre. Ces derniers n’étaient pas parmi les moins connus[5]. Récemment un jeune critique littéraire, classait, encore une fois, un des écrits de Mahmoud MESSADI dans le domaine de « l’absurde », en le rattachant à certains mouvements littéraires de l’après guerre en Occident, reprenant ainsi la critique, formulée par l’égyptien Taha HUSSEIN.

Peut-être qu’à l’origine de ces interprétations unidimensionnelles, il y a eu la carence des méthodes d’approche, adoptées par leurs auteurs. En effet, l’oeuvre de Mahmoud MESSADI ne peut souffrir d’une quelconque lecture horizontale. Tous les éléments qui lui procurent sa spécificité sont solidaires et forment un tout global. On ne peut y dissocier la forme du contenu. La seule critique, à notre connaissance, qui a pu cerner de près la réalité de l’œuvre est celle donnée, il y a quelques semaines, par Taoufik BACCAR, dans un article paru dans Les Nouvelles Littéraires, quand il écrit à propos de « Ainsi parlait Abou-Hourayra » et du « Barrage »: « Le style s’inspirant[6] de la grande prose classique est d’une beauté sculpturale que traversent d’éblouissantes fulgurances poétiques ». Le mérite de Taoufik BACCAR est d’avoir senti, dans « l’histoire de cet étrange personnage, dont la vie n’est qu’une longue et douloureuse quête de sa présence au monde; autre chose que la problématique existentialiste.

Dans « La genèse de 1’oubli et autres méditations », qui vient de paraître (nouvelle édition), on ne peut s’empêcher de se laisser pénétrer de ce souffle poétique, où le verbe, comme le signe plastique, se donne une signification plus large, libérée des contraintes de la contingence. Le monde qui nous est décrit est animé d’une vie interne, intense et secrète qui atteint 1’incandescence. Et c’est ce qui donne à cette poésie une dimension plastique des plus profonde, et lui confère une résonance certaine de peinture contemporaine dite abstraite. Et si on continue jusqu’à présent à ne voir que l’aspect philosophique ou bien celui symbolique[7] de la prose de Mahmoud MESSADI, c’est uniquement parce qu’on se cantonne à n’y voir que de la prose. Alors que celle-ci dépasse la signifiance ordinaire du genre et le transcende pour accéder au stade de la poésie. Le matériau constitué par la langue arabe classique, est utilisé, non pas en fonction d’une nécessité extérieure, mais surtout en tenant compte de sa naturité. C’est là une vieille, mais non moins actuelle, démarche plastique issue du Taoïsme, où l’artiste réintègre le cosmos et « épouse » le monde qu’il se propose d’exprimer dans son œuvre. Le support anecdotique, même important, devient alors un simple prétexte à l’élaboration artistique. L’oeuvre de Mahmoud MESSADI rejoint, ainsi, les plus belles réalisations de l’art musulman, considéré comme décoratif par les esprits simples, en quête de sens apparent des choses et d’équivalences superficielles. Ce sont ceux là mêmes qui traiteront la prose poétique de Mahmoud MESSADI de simple exercice de style archaïsant[8]. On peut faire remarquer, comme on l’a déjà signalé, que c’est aussi le cas de la peinture contemporaine abstraite qui se voit réduite à un « jeu de formes et de couleurs qui n’arrive pas à nous toucher, du fait de l’absence de l’image de l’homme parmi ses composantes ». (La citation est de Mahmoud MESSADI lui-même)[9].

[1] II y a plus de quatre ans nous croyons encore à l’opposition de la vision transcendantale au matérialisme positiviste. Depuis nous avons pris conscience qu’il s’agit dans les deux cas d’une seule et même vision.

[2] L’humanisme matérialiste n’est autre que la vision positiviste.

[3] Malgré l’approche positiviste qui était la nôtre à 1’époque, nous maintenons cette distinction entre l’appréciation, dans le sens de l’esthétisme formaliste et métaphysique, et la compréhension réelle qui implique une autre qualité d’appréciation, rationnelle et critique qui peut se confondre avec la connaissance et ne relève donc plus du jugement esthétique.

[4] II s’agit plutôt d’explications non d’interprétations. Car, autant l’explication relève de l’attitude scientiste ou métaphysique; autant l’interprétation relève de la création artistique ou bien de la science matérialiste dialectique.

[5] II s’agit de Taha HUSSEIN, qui après avoir lu une des oeuvres de Mahmoud MESSADI, « Le Barrage », aurait déclaré que son auteur s’est directement inspiré du Mythe de Sisyphe de CAMUS, et qu’il l’avait lu et relu sans y comprendre une seule ligne. Quelle que soit la considération que l’on peut avoir pour l’écrivain égyptien, l’attitude de celui-ci ne surprend pas, étant donné la tendance « réaliste » à l’occidentale qui est la sienne, au sein de la littérature arabe contemporaine.

[6] Le terme « style », utilisé par Taoufik BACCAR, gagnerait à être remplacé par celui d’ « écriture ».

[7] Nous utilisons le mot symbolique dans son sens commun, allégorique.

[8] Contrairement aux reproches que les critiques d’art traditionalistes faisaient à la pointure dite abstraite, en la taxant de formalisme; motivé uniquement par le besoin de consommation de produits toujours nouveaux de la société occidentale et du marché de l’art, la peinture abstraite réalisée par des artistes arabes contemporains, a été qualifiée d’importation étrangère et ensuite de retour passéiste aux formes traditionnelles de l’art islamique.

[9] L’allusion est faite à une déclaration de Mahmoud MESSADI lui même, quelques temps après sa nomination au poste de ministre des Affaires Culturelles de Tunisie, et à laquelle cet article se proposait, à l’époque, de répondre discrètement. Dans cette déclaration, 1’homme politique contredisait l’essentiel de sa démarche d’écrivain créateur et ce, en manifestant ses préférences pour la peinture figurative et pour celle des artistes de l’Ecole de Tunis. Cette attitude, peut d’ailleurs, témoigner du phénomène « d’éclatement de la vision esthétique » chez les intellectuels arabes contemporains. Ces derniers, depuis 1’importation de l’esthétique métaphysique ont désormais deux références contradictoires. C’est ce à quoi, nous avons fait allusion en début de ce chapitre.

(Extrait de mon livre « Peindre à Tunis » paru aux Editions  l’Harmattan en 2006 mais dont le manuscrit date de1977).

Répondre