Parti pris pour l’homme concret ou être c’est ne pas Être….Propos d’actualité.

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Extrait de l’introduction à mon livre : « Peindre à Tunis, pratique artistique maghrébine et Histoire ». L’Harmattan, Paris 2006.

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En réfléchissant à partir des moments mêmes de la pratique artistique, je me suis surpris, non pas entrain de comprendre la nature de l’acte créateur ou celle du plaisir de peindre, mais plutôt à prendre un plaisir plus entier à me rendre compte que l’essentiel et l’origine de ce plaisir relevaient du fait même du caractère imprévisible des effets de sens. En quelque sorte, je me suis rendu compte que l’acte de peindre constituait un discours concret qui s’organise toujours de la même manière mais, en même temps, toujours différente.

Le plaisir serait donc plaisir de penser la différance. La présence même de ce terme de DERRIDA, dans ce discours, me rappelle que la clarification, à laquelle je viens de faire allusion, est aussi redevable à une rencontre heureuse de mon cheminement de peintre avec certains courants de pensée actuelle et actualisante par ce que inactuelle. Je dis bien rencontre. Ce qui peut signifier découverte active de cette pensée à laquelle il est difficile d’accéder, sans faire l’effort de la redécouvrir soi-même. Car, en abolissant la philosophie du Sujet, MARX, NIETZSCHE et FREUD n’ont fait que rappeler, à l’Homme théorique et abstrait, que le sujet de l’histoire ne devrait pas être autre que l’individu concret dans sa différance. Car, aussi bien ce qui sous-tend l’appel à la désaliénation marxienne, à la volonté de puissance comme involonté chez NIETZSCHE, que la prise en considération d’un savoir insu que le prétendu savoir su voile par l’effet même de l’avènement de la conscience de l’Être, se réfèrent tous à une nécessité de réhabiliter l’être dans son sens, ses sens, de rompre avec le sens de l’Être et de renouer avec les sens d’être. Sous cet angle de vue, on peut qualifier la création artistique, en tant qu’activité non finalisée et toujours infinie, comme la « manifestation-désir-conscience-sens » d’être qui ne fascine négativement que ceux qui prétendent la définir. En tant que telle, cette activité de connaissance décentre l’être et le situe partout et nulle part, ce qui, en fait, le rend perméable à la réalité concrète ineffable. L’inquiétude qui hante l’homme qui se pose la question: « être ou ne pas être ? » disparaît pour laisser place à une existence pleine d’un homme qui affirme que « être c’est ne pas Être ».

Ce parti pris, pour l’homme concret, constitue, sur le plan méthodologique, le fondement même de la réflexion qui a été la nôtre tout au long de cette recherche. C’est pourquoi nous avons essayé, dans ce que nous avons appelé analyse concrète de certaines oeuvres d’artistes tunisiens, de nous référer toujours au bon sens en essayant de retrouver, pour notre compte, au hasard du discours qui se fait, sans souci de conclure, des banalités qui déconcertent les esprits habitués aux échafaudages théoriques de la réflexion abstraite. Ceux qui prétendent à un savoir total, totalisant et souvent totalitaire.

Mais ce discours, qui ne démontre pas, ne peut signifier qu’en se maintenant dans une rationalité subjective, rigoureusement objective où chaque mot est produit d’une nécessité, celle de l’expression qui rapproche tant soit peu de la vérité. Notre rapport à certains concepts philosophiques qui ont leur histoire dans le cadre de la philosophie comme institution autonome et fermée sur elle-même, a été artisanale. Mais cette perte en technicité et en savoir-faire, institué pour les commodités de l’échange et de la communication, nous nous sommes rendu compte, une fois avancés dans la production du texte, que cette perte était compensée par les significations concrètes dont nous avons chargé ces concepts, en les réutilisant subjectivement.

Tunis, décembre 1977

                                                                             

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