Naceur Ben Cheikh : En exprimant mon pays, je choisis aussi d’assumer mon siècle.

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 « L’Action » du 11 Décembre 1966

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Ben Cheikh détruit avec sérénité le mythe d’une certaine peinture « nationale ». Toute oeuvre de Tunisien , dit-il, est forcément tunisienne. Jeune, il l’est surtout par cette espèce de foi  en une recherche véritable  et méthodique . Calme, aussi,,car sa révolte entre les expédients picturaux en cours, ne se libère que pour affirmer que la seule vérité est celle du moment.

Son verbe calme et mesuré, n’épargne pas non plus « les bricoleurs » de l’engagement en peinture. Quoi de plus naturel, car si l’artiste s’engage , c’est avant tout pour son art. Art qu’il conçoit à  l’image du monde où il vit, c’est-à-dire  son pays. Sa définition de l’engagement ne manque ni d’à propos ni de cohérence : « Je peins le Sahel, dit Ben Cheikh, un monde dont je suis imprégné et auquel je m’identifie,que faut-il faire de plus?

Au sujet de Ben Cheikh, il convient de répéter que le fait d’être au niveau de son siècle n’exclut pas l’idée d’une peinture authentiquement tunisienne. Peu prolixe et d’une réserve qui confine au mutisme quand il s’agit de parler du travail des autres peintres, Ben Cheikh ne parle que pour dire l’obligation irréversible d’un choix : l’imitation est morte au profit de la création.

Il vient du Sahel dont l’olivier noueux et séculaire le fascine dès sa prime jeunesse : une sorte d’identification, d’attachement atavique et viscéral à des lieux, des ombres, des images.

Très tôt le désir de peindre  est venu : trois années de figuration , afin de vérifier une certaine matière, de s’en imprégner.Ensuite l’accession naturelle à une forme d’expressionnisme. Malgré l’abstraction, l’oeuvre reste violemment concrète. Il semble que Ben Cheikh s’achemine à travers ses couleurs et ses recherches  vers une nouvelle forme originale de « nouvelle figuration ». Peinture virile, épurée où la vigueur n’exclue pas la rigueur  et où le piège de la facilité est évité avec subtilité par un artiste jeune, pétri de sa terre et qui la transfigure, l’illumine sans la trahir.

Un langage à la dimension de sa terre.

Ben Cheikh, tu dis être imprégné de la terre du Sahel,on s’étonnera peut-être que tu n’aies pas choisi l’expression figurative. Parle nous de ta peinture.

— Je pense être un peintre expressionniste. Je suis passé par par une assez longue expérience figurative. J’aime beaucoup la terre du Sahel dont je possède une vision personnelle et particulière. Il faut dire que c’est une terre ingrate, dure et souvent belle. Je ne pouvais continuer à la peindre comme je le faisais. Il m’a donc fallu inventer des formes, trouver un langage  à la dimension de ma terre. On parle souvent de folklore, à propos de notre peinture . Je suis  d’accord pour une Tunisie sentie de l’intérieur, mais absolument contre les dessins de pacotille  qu’on veut faire prendre  pour des oeuvres picturales et qui ne servent en fin de compte qu’à racoler le touriste.

Une vraie peinture nationale ? 

—-Oui, c’est toujours par l’expression nationale que l’on atteint  l’expression universelle. Je veux insister sur le fait  qu’une vision moderne des choses  n’exclut absolument pas  une peinture véritablement tunisienne . Je pense  qu’avec des éléments , des signes pris dans notre vie même , dans nos traditions, nous pourrions faire  prévaloir une peinture sur le plan international. Picasso, Miro et tant d’autres géants de l’Art de peindre ne sont-ils pas  un exemple frappant de ce que j’avance.

Ta peinture est incontestablement engagée par ce fait même qu’elle plonge ses racines au coeur du pays. Que penses-tu de l’engagement en Art ?

— La seule vérité est la vérité du moment  et le seul engagement  de l’artiste  est sa conviction  et son honnêteté morale . L’artiste doit se remettre en question , sinon il se fige. Peindre c’est vivre. Il y a aussi cette terrible angoisse de la création artistique, moi je ne suis  pas là, je suis absent, sans prise sur les choses et les êtres. C’est peut-être par l’intermédiaire  de la peinture  que je prends conscience de mon milieu ambiant.

Et l’abstraction ?

—Je crois qu’il n’ y a de vrais peintres qu’abstraits– la figuration est un stade sans plus. J’ai opté pour la création et cette forme d’expression n’empêche pas et même facilite  ce qu’on appelle la nouvelle figuration . Nous vivons le siècle des découvertes scientifiques et le choix devient une condition de survie.

—-Et les autres peintres ?

__ Il y a les jeunes et les autres. On devine facilement à qui appartient l’avenir. Les jeunes sont pour une recherche vraie, loin des conventions qui sclérosent. Notre seul but  est de créer . Je suis contre la sensiblerie et la complaisance et pour une peinture expressive par la nouveauté de ses formes, l’accord de ses lignes et de ses couleurs.                                                                                                M.S. BADDAY.

                                                                                                                                                                                 laction du 21 12 66

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