La création artistique n’est pas « application » technique. Elle est détournement. Y compris dans le numérique.

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L’innovation que j’estime avoir réalisée en matière d’Art dit numérique est étroitement liée à la réflexion sur les moyens de ramener la création artistique dans mon pays à ses fondements économiques spécifiques mais non séparés de l’activité économique générale de production et d’échange de biens et de services. Comme on peut le constater je ne parle pas, à dessein, d’activité d’expression au sens subjectif mais d’une activité objective de création d’objets esthétiques dont le statut que je leur accorde me permet d’apporter des réponses plausibles aux questions qui se posent à la création artistique en Tunisie.

Il existe, en effet trois champs d’activité où se manifeste la création plastique et qui sont aujourd’hui totalement séparés au vu des statuts sociaux accordés à leurs contenus. Il y a ce qu’on appelle les Beaux-Arts, avec la mythification de l’activité du peintre, ensuite l’activité de l’artisan dont la définition même de son activité le désigne comme reproducteur imitateur de l’ancien authentique et enfin le designer qui se considère plus rationnel que le peintre et se propose d’être le concepteur pour l’artisan.Le peintre se trouve aujourd’hui face aux problèmes que pose la pratique mimétique de l’art moderne et contemporain, l’artisan face à l’obligation de concurrencer les produits industriels et à la nécessité de l’innovation sans que son produit perde les signes de reconnaissance identitaire qu’on veut lui faire assumer et le designer se trouve confronté à la nécessité de produire tunisien pour pouvoir percer au niveau local et international. Rapprocher les trois champs pourrait aider le peintre à enraciner l’art moderne et contemporain dans sa culture propre, celle de la société à laquelle il appartient, faire retrouver à l’artisan la capacité d’innovation à partir de son expérience et de ses acquis en savoir faire pour faire évoluer sa production sans le recours au designer et permettra au designer de s’enraciner dans ce même savoir faire et de comprendre qu’un concept en design n’est pas un concept philosophique ou un dessin ou une maquette que d’autres réaliseront.

Un quatrième champ d’activité de création plastique est le champ religieux dont la production de décors dits islamique et les styles de calligraphie traditionnelle font partie. De par leur proximité avec les textes et les lieux considérés comme sacrés, les formes d’arts réputés religieux sont elles aussi porteuses de pensée dogmatique . Introduire une action innovante dans ce domaine peut aider à la contemporainisation de l’Islam afin qu’il redevienne « valable et utile en tous lieux et tous temps », comme le dit la tradition vivifiée par l’interprétation ouverte. En faire une source d’inspiration pour l’Art Contemporain, c’est en quelque sorte spiritualiser l’Art Contemporain qui se fait en Tunisie et laïciser tant soit peu la vocation décorative de l’art islamique traditionnel, en le libérant de sa fonction actuelle de revêtement d’apparat des lieux de culte et ceux du pouvoir, en rappelant, par sa reprise par l’Art Contemporain, sa dimension spirituelle d’origine et d’avenir. Laquelle contredit le caractère sacré de l’Art religieux islamique dont l’appellation est étrangère au champ conceptuel de la Culture islamique où la séparation entre le religieux et le profane n’est pas aussi rigoureuse que dans d’autres religions du Livre.

Ma production numérique traite de toutes ces questions que j’estime vitales pour nos arts d’expression, pour notre artisanat et pour nos designer . Il va de soi, que ces propositions servent à alimenter le débat et ne sont donc pas des exemples à suivre ou à reproduire, sauf pour les secteurs en lien avec l’économie manufacturière de la production artisanale .

Il y a lieu également de souligner l’aspect que je considère comme le plus important qui se rapporte à l’innovation technique que j’ai réalisée durant plus de dix ans de « pratique erratique et même aberrante de l’outil informatique », dans une démarche intuitive , assidue et paradoxalement vigilante, quant aux effets de l’usage non conforme à leur mode d’emploi, de certains outils de base des logiciels utilisés pour la réalisation des travaux d’infographie. Dès les premières semaines de mon expériences en 2008, j’avais conclu qu’en toute logique, ces logiciels en traduisant sous forme écranique visible des équations mathématiques abstraites, fonctionnent comme les artistes qui « ne rendent pas le visible mais rendent l’invisible visible » comme le dit Klee. La question qui s’est imposée à moi, à ce stade, et que je m’étais déjà posée dans ma pratique picturale pigmentaire sur toile, était de savoir de quel invisible il s’agit ? Ce qui est invisible à l’oeil nu ou bien ce qui impossible à voir et même à imaginer et qui, pour le rendre visible , nécessite le recours à l’activité humaine de symbolisation ? Ou bien ce qui n’est pas visible à l’oeil nu mais visible au microscope ou au télescope ?

Le questionnement est de taille. Parce que la non distinction entre ces deux catégories d’invisibilité est à l’origine de ce que l’on pourrait considérer comme obstacle épistémologique qui fait interpréter la production dite informelle de certains artistes modernes et contemporains comme étant « organiques ». Et en y reconnaissant des formes d’organes ou de créatures microscopiques que les scientifiques sont habitués à voir au quotidien, certaines revues médicales publient, à des fins esthétiques, des photos, prises au microscope . Il en est de même des revues scientifiques éditées par les astrophysiciens et dont les images du Cosmos peuvent rappeler des oeuvres de peinture dite abstraite.

Je retiens donc que la transformation par l’ordinateur des équations mathématiques en jeux de formes séduisantes de courbes paraboliques hyperboliques, entre autres, d’allure esthétique et harmonieuse pourrait être parallèle et non semblable à l’activité artistique. Cette production de formes « abstraites » est, aujourd’hui, à l’origine, non pas de l’Art numérique (au sens pictural) mais d’un autre Art à caractère hautement technicien qui ne cesse d’occuper le Web par ses réalisations vidéos spectaculaires, sur fond de « prouesse technique » à caractère magique et de mystique scientiste.

Ce que j’ai essayé personnellement de faire c’est de ne pas provoquer de rupture qualitative entre ma pratique de la peinture à l’huile sur toile et ce que je pourrais réaliser avec les moyens informatiques , comme innovation picturale sur la base d’un changement qualitatif d’outil et de support. L’on sait que pour produire une image quelle qu’elle soit, l’ordinateur organise son écran en le divisant en des milliards de petits carrés lumineux où chacun de ces points carrés est repéré en fonction de ses coordonnées par rapport à l’horizontale et à la verticale qui se recoupent en médianes sur l’écran et le divisent en quatre parties égales. Donc on peut dire que la nature même de l’image informatique est nécessairement « mosaïque ». Le caractère tramé de l’image ne pose aucun problème lorsqu’il s’agit d’images abstraites, autonomes sans référent étranger à leur réalité de carrés lumineux en un certain ordre organisés. Mais lorsqu’il s’agit de produire des images qui vont prétendre à la simulation du réel, cet aspect mosaïque de l’image, va devenir un obstacle à la bonne définition, nécessaire à l’illusion optique de vraisemblance ou même d’hyper-ressemblance. En conséquence de quoi le logiciel est obligé de multiplier les pixels nuancés et juxtaposés les uns aux autres, afin que leur mélange optique fasse disparaitre l’aspect mosaïque de la surface du fond devenu invisible à l’oeil nu et en d’autres termes « refoulé » et transformé en « inconscient de l’image ». Tout comme la peinture à l’huile et la perspective ont servi à cacher la toile du peintre pour permettre à ce dernier de donner dans l’illusion magique et revendiquer sa condition de travailleur intellectuel producteur de « Cosa mentale ». Cette nécessité de multiplication à l’infini des pixels nuancés a pour conséquence l’alourdissement de leur gestion par les logiciels, en rapport avec la mémoire vive de l’ordinateur lui même. Au moment où j’avais commencé à produire des images informatiques, la puissance des PC ne permettait pas la production d’images dépassant les quarante centimètres de dimension réelle, au-delà desquels l’image devient pixellisée, en manque de résolution et très mal définie. C’est ce qui a découragé et décourage encore beaucoup de collègues à s’aventurer dans l’Art Pictural numérique au vu des moyens professionnels gigantesques que cela exige et dont ne peut disposer l’utilisateur d’un « ordinateur à usage personnel ». Face à cet obstacle objectif, j’ai pris conscience que ce qui importait dans cette aventure du numérique n’était pas la production d’images qui simuleraient la peinture par le biais de logiciels mimétiques (ceux qui simulent les formes, les couleurs (et les sons pour le cas de l’orgue électronique) mais d’exploiter le caractère « mosaïque » de l’image informatique. Et à travers une recherche intuitive (essai et erreur continuel sous observation vigilante) je me suis retrouvé entrain de produire au quotidien des images impexillisables et agrandissables à des dimensions qui ne peuvent être atteintes que par l’usage de logiciels beaucoup plus performants. Impixellisable se traduit en termes d’économie des pixels : découvrir le mode de pratique (que je ne maîtrise pas) qui permet de réaliser une image impressionnante par sa densité et la présence de sa matière visuelle et qui constitue en termes techniques un véritable paradoxe : une image à très haute définition avec une très basse résolution. Et ce, en détournant certains outils de base de leur fonction programmée.

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