Décoloniser l’activité de création plastique, qu’est-ce à dire? Aujourd’hui.

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Cela fait plus d’un demi siècle que j’essaie d’attirer l’attention sur la nécessité d’enraciner la pratique artistique qui se fait en Tunisie dans la réalité socio-historique propre à notre pays. Ceci ne peut être ressenti comme nécessité qu’à partir du moment où l’on se rend compte de l’importance de l’activité culturelle, comme activité symbolisante et génératrice de liens de dialogue libre et fondamentalement démocratique qui permet de préserver le tissu social des effets secondaires nocifs du mode de production économique dominant. Et l’activité culturelle ne peut accéder à cette qualité de production symbolisante favorisant l’esprit de l’initiative responsable et la conscience d’appartenance au groupe que si elle cesse d’être considérée par la classe politique comme une activité à valeur symbolique secondaire, au vu de la dimension vitale de l’activité économique.

Depuis l’avènement de la Révolution, j’ai essayé, à plusieurs reprises, de lancer le débat en vue de repérer les moyens de faire sortir la production plastique du marasme dans lequel la majorité des artistes se complaisent, se contentant de jouer le rôle de décor de légitimation de façade au pouvoir en place. C’est à dire de continuer à reconduire le même rôle voué à l’activité culturelle depuis l’époque coloniale jusqu’à aujourd’hui. Le pouvoir colonial avait fait de l’activité des peintres une sorte de manteau sous lequel il se drapait pour se présenter en tant que « protecteur civilisateur » (Régime de protectorat à vocation coloniale), mais sans aller jusqu’à reconnaitre la dimension libératrice de l’activité artistique. Et ce, en omettant de faire de cette activité un sujet de réflexion intellectuelle autre que celle que reconduit la critique d’art traditionnelle sur fond de théorie métaphysique du talent et du style personnel.

La « ruse de guerre » adoptée par Bourguiba, dans sa lutte de libération nationale, a été de prendre au mot le régime du protectorat et de l’amener à respecter les conventions de 1881-83 ( Le Bardo- La Marsa) et de lui faire reconnaitre que sa mission en Tunisie avait pour finalité ultime sa propre fin : à savoir que l’émancipation de la Tunisie , une fois arrivé à un niveau de civilisation « reconnu évolué », annonce, de fait, la fin de la mission protectrice tutorale de la France en Tunisie. En conséquence de quoi après l’indépendance, l’Etat moderne fondé par Bourguiba n’avait pas cru nécessaire de « décoloniser la culture » en la dégageant du rôle d’alibi, « signe d’évolution » que lui faisait jouer le pouvoir colonial. Il est vrai que la décade des années soixante avait connu un débat autour de l’identité de la peinture tunisienne héritée de l’époque coloniale, provoqué par le groupe de jeunes rassemblés autour de Néjib Belkhodja, (avec le soutien discret de Hatem El Mekki), groupe dont j’ai fait partie et dont les seuls membres encore en vie sont Nja Mahdaoui, Lotfi Larnaout et moi-même. Mais avec la création de l’Union des artistes, feu Zoubeir Turki devait installer une « Pax Zoubeir Turki », comme il aimait le dire, en mettant fin à toute polémique intellectuelle autour de la peinture qui se fait en Tunisie et ce, en invitant toute la population artistique à se transformer en producteurs de chromos; l’état se chargeant de l’entretien des peintres par le biais de la Commission d’Achat. Ce qui a permis, par la même, la monopolisation du marché privé par les artistes de l’Ecole de Tunis. Ces derniers abandonneront l’Union des artistes aux mains de ceux qui en feront une association corporatiste, avec la même phobie quant à l’activité de théorisation critique de la création artistique comme étant un mode de penser symbolique en charge de transformation continuelle de la vision du monde et du pouvoir et de la société. Cette absence de politique culturelle qui a consisté à limiter l’action de l’Etat à l’encouragement systématique de l’activité du « secteur », perçu d’un point de vue politicien à caractère populiste, a été à l’origine de l’accumulation par l’Administration de la Culture d’un nombre impressionnant d’objets ayant valeur artistique sacralisée par leur accès à la qualité de « Propriété de l’Etat », et devenus l’objet de surenchère quant aux conditions de leur conservation et aux moyens de les mettre en valeur en tant que « fonds de l’Etat ». Fait d’autant plus grave que leur assimilation administrative et donc formelle les uns aux autres ne peut qu’introduire de l’amalgame qui va rendre  » difficile mais pas impossible » » d’en extraire ceux qui ont une réelle valeur et qui peuvent mériter l’appellation de fonds de l’Etat.

Tout cela pour expliquer ma position quant à la considération que la Tunisie n’a eu de véritable politique culturelle qu’à l’époque du Ministre fondateur Chedli Klibi et celle inaugurée par la nomination de Mohamed Zinelabidine à la tête du département de la Culture dont le projet qu’il portait représentait, à mon avis le seul aspect que l’on peut qualifier de révolutionnaire de toutes les différentes politiques que la Tunisie subit depuis la Révolution. Mais entre un projet et sa réalisation effective, il y a l’aliénation politique, résultat de la soumission du Ministère de la Culture (qui normalement devrait être considéré comme un Ministère de Souveraineté) aux aléas de la politique. Parce que sa fonction est à caractère stratégique et relève du politique et non pas de la politique politicienne.


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