Une quête de l’essentiel, par Rachida TRIKI.

Sans titre - 651La peinture de Naceur Ben cheikh ne laisse pas indifférent. Elle est à la fois frondeuse et prudente. Sa forte présence plastique porte, dans l’évidente indétermination des formes-couleurs une charge émotionnelle , qui la situe entre l’énergie de l’engagement  pictural et l’humilité de la quête.

En fait, on pourrait presque dire que chaque oeuvre cristallise l’ambiguité de l’entreprise : celle de donner simplement à voir et en même temps  de risquer quelque chose d’essentiel.

Rien d’étonnant lorsque l’on sait que Naceur Ben Cheikh est entré en peinture  par des questionnements et une démarche critique. Dès les années soixante , il a inscrit sa pratique  dans une opération de démystification  de tous les procédés illusionnistes, hérités du tableau-chevalet, miroir du monde. Contre les séductions de l’image et l’enchantement de la mimesis, il a travaillé à réhabiliter la plasticité du pictural et l’énergie qui préside à sa gestation. Traquant  jusqu’en leurs derniers retranchements, les conventions picturales, il a refusé tous les modes de sacralisation de la peinture-représentation  : l’encadrement  définitionnel et nominale , la valeur marchande, le mythe de l’auteur et même la structure consacré du lieu d’exposition.

Mais c’est surtout les habitudes perceptives qu’il a fallu subvertir. Cette « CRISIS » préalable à la quête du peindre authentique a été l’occasion de se prémunir  contre les assauts des figures qui guettent tout tracé-couleur. Evitant les procédés des résolutions formelles occidentales , le peintre a tenté le dépassement de l’intérieur, à travers le geste traditionnel et le ressourcement dans le patrimoine  visuel et spirituel arabo-islamique.

L’inscription dans son environnement  est à comprendre comme une mise en disposition  pour un cheminement existentiel  : à la fois une gestuelle et un état d’où peut naître un rapport propre à la peinture, celui par lequel se définiront une pratique et son essence. C’est pourquoi, malgré la diversité des compositions, les oeuvres de Naceur Ben Cheikh sont habitées par le double souci de franche transgression et de retenue.

 Des premières recherches , où émergent des structures organiques végétales au réinvestissement du tracé calligraphique, les lignes-couleurs maintiennent l’indétermination des formes. A la frontière entre figure et formation , entre texte et image, l’entrelacs ou la réitération d’éléments simples,  exhibent des singularités picturales qui jettent dans l’indifférence fond et forme,  signifié et signifiant. Dans la dynamique répétitive  du geste calligraphique  et l’horizontalité des stratification graphiques , c’est l’espace-tableau qui lui même déconstruit  et détourné de son organisation traditionnelle  de lisibilité . Des passages inattendus défient la logique classique de composition , cassent  symétries et régularités  et travaillent par effet d’ironie , à désillusionner toute représentation.

En fait, il y a dans l’itinéraire de  Naceur Ben Cheikh une volonté soutenue de conquérir l’espace pictural, en créant des topoï inexplorés , dans la matérialité et la  bidimensionnalité de l’oeuvre-support.Il y a là  une opération de dévoilement, doublée d’une attente. La superposition des couches  de couleurs et l’énergie du tracé-grattage , travaille la chaire du rachida trikimatériau  par des effets haptiques et plastiques dotés de sensorialité propre.

Plus qu’une quête , il est question de l’être du matériau-peinture , de sa spiritualité ou encore « du dedans du dehors » pour reprendre l’expression de M. Merleau PONTY . Elle s’exprime surtout dans les oeuvres de grand format où les potentialités chromatiques  exploités jusqu’à l’extrême limite , jusqu’à l’évanouissement, dans le support, du rouge travaillé à blanc.C’est le tableau lui même  qui devient organique , par les effets de tracés fins , répétitifs , incisant l’épaississement du support.

 Les formes insolites, indécises dans leur figuration mais fortes par leur présence , semblent émerger  de l’intérieur des oeuvres, porteuses d’autres tracés, d’autres gestations.

Et si parfois l’olivier du Sahel vient habiter par sa forme l’entrelacs des tracés originaires, cell-ci est constamment ressaisie  dans l’éclatement  multidirectionnel et interne de l’oeuvre.

C’est probablement l’énigme de la peinture  de donner à voir au delà des évidences. Sans concession, Naceur Ben Cheikh en recherche les vérités avec passion et prudence.

                                                                                                                                                                                                                                  Sfax, le 10 Mai 96                                                                                                                                                                                                                                           Rachida TRIKI

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