La Troïka se maintient dos au mur

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Revoyons ensemble, en dehors de l’entêtement des uns et de la panique des autres, ce que l’on peut dire calmement pour décrypter les signes que nous renvoie comme symptômes la scène politique tunisienne que d’aucuns déclarent malade de l’incompétence de ses différents acteurs.

Il y a d’abord les adeptes des approches « révolutionnaires » qui ne voient de dépassement des contradictions objectives que dans la résolution finale de ces dernières, par le recours à la violence nue. Celle-ci peut être d’ordre symbolique en se manifestant par le discours, aussi bien dans la rue et les mosquées que dans l’enceinte du Palais du Bardo. Pour ces adeptes de la pensée violente, les fins révolutionnaires ne peuvent être réalisées par des moyens politiques. Et en matière de révolution, à chacun la sienne. Soit pour légitimer la pérennisation du « pouvoir accompli », comme on parle de pouvoir de fait, comme le font  Laarayedh, Marzouki et tous les petits marchands de l’activité politique informelle qui les entourent, pour aller jusqu’au bout du raisonnement de mon neveu Nidhal, économiste de talent de son état. Soit pour appeler à la reprise de la lutte populaire, en vue de chasser par la rue, ceux qui l’ont confisquée par des moyens politiques inavouables, fussent-ils formellement démocratiques. Le tout se faisant sur un fond de dialogue qu’on ne peut dire de sourds, puisqu’il devient de plus en plus évident que seules les parties au pouvoir souffrent de surdité. À force de s’entendre continuellement entre elles, pour remédier au caractère de panacée contradictoire de leur association, peu politique, de partage de pouvoir, elles finissent par ne plus rien entendre au jeu des positions  auquel s’adonnent avec de plus en plus de maturité et de maitrise leurs  partenaires obligés. Car, en fait, en termes politiques, l’échec n’est pas celui  du Dialogue National, mais de la Troïka au pouvoir qui n’arrive pas à trouver les moyens de s’en sortir. Leur immaturité politique les empêche de voir qu’ils n’ont de bouée de sauvetage d’une noyade certaine et quelque part annoncée, que la reconnaissance du dialogue comme seul moyen de négocier une sortie honorable et avec le moindre dégât.

En fait, contrairement aux pessimistes à la conscience malheureuse, traversée de bout en bout de tragique et malgré toutes les tares dont souffrent ceux qui se prennent pour les grandes gueules d’une scène politique occupée, en majorité par des prétendants « anté-révolutionnaires », je crois que la Tunisie, vient de connaître, avec l’émergence de ce que j’ai toujours appelé  « Front de Résistance et de Libération Nationale », un saut qualitatif dans l’évolution du système politique inauguré par Bourguiba.

Je ne crois pas fondés, les repentirs et les aveux publics, exprimés par Si El Béji, concernant le soutien qu’il aurait accordé aux islamistes de Ghanouchi, auprès des puissances qu’il savait déjà acquises à la cause fondamentalement antinationale et anti-révolutionnaire de leurs protégés  et agents que sont ces derniers.

Ce dont il serait question c’est d’une stratégie, aux risques courageusement calculés, qui  aurait consisté à livrer le pouvoir au islamistes, pour les ramener à leurs justes proportions et les empêcher de continuer à nuire, en promettant le Paradis. Et ce, en faisant découvrir au peuple crédule que leurs bonnes intentions, ils s’en servent pour paver le chemin qui conduit inéluctablement en Enfer. C’était, aux yeux d’un démocrate bourguibien, la seule manière de ne pas retomber dans la Tunisie de la fin des années quatre vingts et de ne pas leur offrir, de nouveau, la légitimité de « l’opposant réprimé », dont la revendication et l’usage, au cours de cette période transitoire, a atteint les limites de l’usure.

Quant à savoir ce qui est en train de se passer, aujourd’hui, il serait, peut-être adéquat d’en parler en termes de jeu de glisse entre différentes  légitimités, dites toutes, politiques.

À plusieurs reprises, Si El Béji avait fait remarquer que la légitimité  dont se prévalent les différents centres du pouvoir  a un caractère  de  « paquet » dont les éléments qui en bénéficient sont inextricablement liés (Assemblée élue par le peuple, Gouvernement et Président désignés au vote majoritaire au sein d’une assemblée dont les élus des partis au pouvoir sont sous le contrôle de fait de l’exécutif). Cette légitimé sortie des urnes le 23 Octobre 2011, ayant perdu sa légalité après une année, l’on s’était donné, chacun pour son compte une interprétation particulière de la légitimité nouvelle dont on se devait de créditer le pouvoir en place.

Se comportant, en véritables putschistes, le pouvoir de transition a transformé sa légitimité démocratique, limitée dans le temps, en « moubaya’a » (allégeance au Souverain Calife). De son côté, faisant semblant de ne pas le voir venir, pour ne pas l’affronter sur son terrain, qui est celui de la violence, l’opposition démocratique a couvert la scène, pour le moins inquiétante, du manteau du « consentement consensuel ». Et c’est ce qui a permis la construction, au jour le jour, d’une légitimité consensuelle nouvelle qui serait fondée sur le « Dialogue National » que  l’on  a réussi à élever au rang d’une nouvelle institution et dont les propositions politiques ont été co-signés sous forme d’accord par le quartet et les différents participants au dialogue, à l’exception des partis mercenaires  dont celui du Président fantoche, dont le rôle consiste à parasiter la légitimité consensuelle de fait que le Dialogue National  était en train d’acquérir en tant qu’Institution d’arbitrage, en lieu et place de l’Assemblée. D’où l’on comprend l’attachement de la Troïka au maintien des prérogatives d’une Assemblée dont tout le pouvoir en place tire sa légitimité illégale de putschistes de fait.

En acceptant la feuille de route, même si c’est dans l’intention de saboter le dialogue, Ennahdha ne peut nier qu’elle s’est laissée engager dans un processus de désignation du Gouvernement, non pas sur la base du vote majoritaire, mais sur celle du consensus et que cette démarche politique consensuelle est en fait l’aveu de l’échec de leur détournement de la vocation transitoire du pouvoir, issu des dernières  élections, en fait accompli de sa prise définitive .

Le jeu de glisse entre les deux légitimités va certainement continuer et les moyens de pression pour pousser Ennahdha à la sortie ne manqueront pas. Mais il faudrait distinguer l’usage dissuasif de ces moyens, du recours à l’affrontement violent dont le terrorisme d’Etat dans lequel, par manque de courage morale et de lucidité politique, le pouvoir en place s’est monstrueusement engagé .

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