La Révolution tunisienne sera bourguibienne ou ne sera pas. (Partie 2)

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En ces temps hasardeux

D’opportunisme éhonté,

Frisant l’Indécence,

Aucun impératif moral,

Ni règle de Prudence,

Ne peut m’empêcher

De Dire, à mes enfants,

Plus que « Ce que je crois »,

Ce que je pense.

Pour Tunisifier le  Destour, Bourguiba a eu recours à l’arbitrage du peuple. L’histoire  événementielle est ici d’un grand recours, pour celui qui veut comprendre l’importance de ce tournant historique. L’insistance avec laquelle le fondateur du Néo-Destour rappelle à ses concitoyens cette soirée de Ramadhan vécue, il ya aujourd’hui cinquante ans à Ksar Hélal, démontre l’importance que celui-ci accorde à cette découverte décisive dans sa vie de militant.

En se fiant à l’arbitrage du bon sens populaire dans le différend qui l’opposait aux intellectuels des partis élitistes et particulièrement aux membres du Comité exécutif du Destour, Bourguiba a fait appel à une logique nouvelle, en matière de pensée politique.

Ce qu’il faut souligner à ce sujet, ce n’est   pas tellement le fait qu’il ait fait appel au peuple. Car il n’est pas le premier à avoir voulu mobiliser les forces populaires dans un combat politique.

Cela est inscrit « normalement » dans la démarche de tout parti politique, au sens occidental. Et l’on doit le dire, (pour faire comprendre la différence) : les partis élitistes eux-mêmes (malgré le mépris qu’avaient certains pour les « non citadins et les  » porteurs de burnous ») partaient, eux aussi, du principe, qu’il faudrait « parler au peuple ». Pour le mobiliser et l’amener au  » niveau de conscience théorique »  dont ces intellectuels se croyaient en être les détenteurs. Ces derniers ne doutaient pas un seul instant du fait qu’ils exprimaient,  à eux-seuls,  les aspirations populaires d’un peuple qu’ils croyaient entièrement acquis à leurs théories. Et chacun, parmi ces partis, partant de sa plate-forme  issue de son analyse théorique de la réalité va essayer de « rameuter » autour d’elle « le maximum de peuple ». Si l’on peut se permettre de considérer, à l’instar de ces partis, le peuple comme une réalité inerte à conquérir, à posséder ou bien à  avoir… de son côté.

Un parti issu du peuple

La différence c’est que Bourguiba n’a pas fait seulement « appel au peuple ». Il l’a élevé au rang d’arbitre. Les circonstances politiques qui ont présidé à la création du Néo-Destour le prouvent. Son acceptation de la règle du jeu démocratique que lui proposaient feu Ayed, en l’invitant à s’expliquer devant une assemblée de militants, tous acquis aux thèses du Vieux Destour, ne constitue pas seulement un signe de son respect fondamental pour le verdict du peuple mais la preuve de sa confiance dans le bon sens populaire.

Cette attitude aura des conséquences incalculables sur le déploiement de la stratégie bourguibienne  à travers l’histoire. Le parti qui en sera  le produit deux mois plus tard ne sera ni un parti populaire au sens « populiste », ni un parti de masses, mobilisable et corvéable à merci. Il sera le parti du peuple. Dans toute sa dignité, son courage, sa lutte de longue haleine, sa sagesse et son sens inouï du sens de l’histoire qui se développe à la fois au niveau du quotidien et à celui de l’éternité.

C’est que, au départ, Bourguiba a considéré le peuple Tunisien comme un peuple majeur, capable  de produire « un parti-instrument de combat » et non pas seulement d' »adhérer » massivement à un « parti institution ». Ce respect pour le peuple a fait que le Néo-Destour n’est pas un parti né dans les cénacles politiques qui se déplacerait, ensuite, dans les régions, à la recherche de « clients potentiels » mais plutôt un parti né dans et par la participation du peuple auquel Bourguiba venait de faire confiance, à son arbitrage et à son bon sens. Le « bon sens » étant différent du « sens populaire » qui n’est autre que la projection dégradée de l'(idéologie dominante au sein de couches populaires, selon le marxiste italien Gramsci.

Considérer le peuple comme étant majeur et fiable ne consiste pas non plus à suivre ses élans et « réactions » spontanées. Car, dans ce cas, on ne fera que le flatter pour mieux l’exploiter et le soumettre au pouvoir des « maitres dialecticiens » de la démagogie professionnelle.

Et Bourguiba, fidèle à son attitude de départ n’ira ni enseigner au peuple « la bonne nouvelle » ni faire appel à ses instincts les plus bas, en provoquant des soulèvements populaires sans lendemain. Il dialoguera avec lui en ayant recours à la raison.

Non pas cette raison théoricienne qui a produit le rationalisme qui, à son tour a produit un système de domination dont on ne cesse de faire le procès, mais cette raison à la fois théoricienne et pratique, matérialiste et spirituelle, collective et individuelle.

Cette raison qui se confond avec  le bon sens.

Cette raison constructive qui réside au fond de chacun de nous…à condition de trouver, un homme doué, de la trempe de Bourguiba, pour la dévoiler, la libérer de la couche d’idéologie aliénante qui la couvre et l’empêche de se manifester au grand jour.

La raison comprise dans ce sens est créatrice, porteuse de progrès de bien, de justice et de vérité. Et Bourguiba en ayant recours à l’arbitrage du peuple l’a estimé capable d’accéder à l’âge de raison.

D’où son souci du dialogue. A la fois comme moyen de réaliser l’entente entre tous et comme méthode de « confiantisation »  politique. Celle qui fait découvrir au peuple ses potentialités cachées. Cette méthode qui, en faisant confiance au peuple l’amène à avoir confiance en lui-même et à accéder, par ses moyens propres à sa majorité.

Toutes ces caractéristiques de l’action bourguibienne, on pourra en donner des exemples précis, à travers le déploiement de la stratégie bourguibienne durant cinquante ans de combat.

On dit que la réussite de Bourguiba provient de son génie exceptionnel. C’est vrai. Mais son génie a été  d’avoir compris, avant beaucoup de penseurs que l’énergie qui préside à la transformation  du réel ne réside ni dans la raison théorique ni dans la raison pratique mais plutôt dans la raison divine que manifeste  « le bon sens » du peuple quand il est libéré de la tutelle des idéologues. Et Bourguiba, en cela  est un authentique enfant du peuple.

Nous disions plus haut que par sa pratique politique inédite et originale, le Néo-Destour, en tant qu’œuvre de Bourguiba, témoigne du dépassement, par son fondateur, de la théorie politique occidentale et que son action constitue une rupture qualitative dans le champ politique de cette théorie.

Un parti authentiquement islamique.

Ce dépassement, il l’atteint, en faisant participer réellement le peuple à son action ainsi qu’en ayant une attitude critique à l’égard de toutes les idéologies. Mais nous pensons qu’en se mettant à l’écoute de son peuple, pour déceler ce qu’il porte encore de noble, de vrai et de bon sens, Bourguiba non seulement s’est reconnu en ce peuple mais a su comprendre les valeurs qui lui étaient propres. Des Valeurs façonnées par une vision islamique, faite de foi et non de croyance, de résistance et non d’abandon, d’espoir et non de désespoir et particulièrement de cette préférence  pour ce qui peut être utile aux humains et de mépris pour les théories creuses. Cette vision islamique ne pouvait être perçue comme telle que dans le cadre d’une « mystique » particulière aux hommes du peuple, encore rattachés au terroir et non prolétarisés ou bien par un authentique homme d’action de la trempe de Bourguiba.

Et à ce sujet, nous devons préciser que l’Islam, tel qu’il a été redécouvert par Bourguiba ne participe pas du discours religieux. Il ne pouvait donc constituer pour lui une idéologie religieuse. Bien au contraire, en tant que vision du monde fondée sur  » l’Action » transformatrice, il partait du principe du nécessaire dépassement de la Métaphysique et de la Théologie.

Si l’on veut bien reconnaitre que toute théorie est en quelque sorte une forme particulière d’un discours d’essence théologique et métaphysicien on comprend alors combien cette attitude rejoint l’authentique démarche  islamique du Prophète. Pour Mohamed; comme pour Bourguiba, l’Islam est Connaissance et non religion, raison ouverte et non fanatisme, liberté de penser et non endoctrinement.

Au moment où la question du rapport entre Islam et politique est on ne peut plus actuelle et débattue avec passion, ici et ailleurs, il serait important de souligner cet aspect authentiquement islamique de l’action bourguibienne.

L’Occident, dont les théoriciens politiques ont projeté sur le monde islamique leur manière de diviser les champs du savoir, qualifient souvent l’action entreprise par Bourguiba comme étant d’inspiration laïque. Pour eux, l’Islam, étant une religion, comme les autres, ils ne pouvaient reconnaitre comme « islamique » que les discours des « hommes de religion » : Les « Ulémas ». Ceux dont la majorité n’a gardé de l’Islam d’origine que cette référence formelle à la qualité d’hommes de Science que désigne le mot علماء en langue arabe. L’Occident ne connaissant de Bourguiba que ses références à la Philosophie des Lumières, oublie souvent que la qualité de « Combattant suprême » ne prend son sens véritable, celui adopté par Bourguiba et pratiqué par lui, que lue et interprétée  en Arabe.

L’on sait que Bourguiba a été le premier chef politique contemporain à avoir actualisé une notion qui avait cours aux premiers moments de l’Islam et qui a été recouverte par des discours de pouvoir. Cette notion est celle de  »  Al-Jihâd  » الجهاد, que l’on pourrait traduire  par le « Combat », mais tout en précisant que le « Jihâd » c’est un combat civilisateur dont la finalité n’est pas de vaincre l’Autre, mais de le convertir.

Le Jihâd n’est pas la Guerre Sainte. Car, pour tout musulman authentique, la guerre n’est jamais sainte. La langue arabe la désigne sous le mot « Al-Harb » الحرب qui  est la lutte entre les tribus ennemies, durant la période antéislamique  de la « Jahilya  » الجاهلية.   Lutte pour le pouvoir et la domination.

Le Jihâd est le Combat dont le but est de faire cesser toutes les guerres. Et ce n’est pas  par hasard que durant  la bataille de Bizerte, la Radio Tunisienne diffusait à longueur de journée cette chanson d’Oulaya dont les paroles sont de notre grand poète M’naouar Smadeh et qui disaient « Nous voulons, par le recours à la guerre, instaurer la paix »

Le Parti du Combat Suprême et de l’Action.

Cela pour Al Jihâd .Quant à la notion d’Aljihäd Al-Akbar, elle comporte une référence claire à l’action mystique musulmane. Il s’agit, comme l’a  rappelé Bourguiba de lutter contre soi-même pour accéder à une dimension plus à même de répondre aux exigences du « vivre ensemble » avec  les autres et non pas seulement  à coté d’eux. En termes plus actuels , nous dirons que c’est la lutte qui permet à l’individu isolé d’accéder au statut de « citoyen responsable, membre d’une communauté et non pas seulement d’une société dont il serait le sociétaire.

Al Jihâd Al Akbar est donc une lutte permanente, sans répits, contre tout ce qui est de nature à introduire la division entre les membres d’une même nation. C’est un apprentissage difficile du respect du différent, de la règle du jeu démocratique qu’impose la raison collective qui fonde « la   Choura »الشورى.

Et Bourguiba, dès les premiers jours de l’Indépendance a parlé à son peuple de Jihâd Akbar. Et c’est à ce titre que son peuple la qualifié de Moujahid Akbar. C’est-à-dire « Celui qui pratique Aljihâd Al Akbar ». Comme on le voit, la référence est faite non pas à la personne de Bourguiba, comme le lui collera plus tard ses zélateurs, mais plutôt à l’action civilisatrice dont il voulait inculquer l’éthique à son peuple. Et c’est dans ce sens que le Parti de Bourguiba est le Parti de Aljihad Al Akbar et non pas d’Al Moujahid Al-Akbar.

Pour les arabophones, la qualité de Moujahid Al Akbar que reconnait le peuple musulman de Tunisie à Bourguiba, revêt un sens très différent de celui auquel renvoie sa traduction en Français: « Le Combattant Suprême ». Car  cette qualité  que l’on attribuerait à Bourguiba (à partir de cette traduction française) placerait ce dernier du côté de Verdun ou bien du côté des Vétérans du Vietnam, étant donné que l’on pourrait, par l’emploi du mot « combattant » le  rapprocher des  « Anciens combattants » comme l’a déjà fait Jean Daniel.

En tant que « Moujahid », Bourguiba a, en effet, pratiqué, à l’instar du Prophète et prenant exemple sur  lui, les deux Jihâd : celui qui consiste à lutter  contre l’Autre, pour le convertir et celui qui consiste à lutter contre soi et les instincts de domination qui habitent tout individu isolé, livré à sa raison « individualiste ».

A partir de cet exemple l’on comprend, également la nécessité, pour toute compréhension réelle de l’œuvre de Bourguiba et de la ligne d’action de son Parti, de le lire et les interpréter aussi, dans leur langue et civilisation d’origine, la Langue Arabe et la Civilisation de l’Islam.

Car, Bourguiba a opéré, en fait, un double dépassement: de la pensée politique occidentale  classique et de la pensée islamique traditionnaliste. Et de la sorte et en éclairant la pensée musulmane qu’il connait en profondeur par la philosophie des Lumières et en éclairant cette dernière par la pensée islamique, il a pu renvoyer dos à  dos, aussi bien les conservateurs musulmans traditionalistes que ceux qu’il qualifie lui-même d’ « enturbannés archéo »  et qui ne sont autres que les adeptes des idéologies d’essence occidentale.

Preuve de ce double éclairage où s’origine les concepts clé du discours bourguibien, le titre du journal « L’Action », qui contrairement aux apparences (et aux déductions faciles, à partir de son appellation de départ : « L’Action Tunisienne »)  ne renvoie pas à la reprise en le tunisifiant du titre du journal français d’extrême droite « l’Action Française ».

Et là encore nous devons recourir, pour comprendre le sens de ce titre, il faut lier la signification du mot à sa dimension islamique certaine et soulignée par Bourguiba  lui-même quand il inscrit  en « devise chapeautant le titre de son édition arabe  » Al Amal » le verset coranique bien connu: « Dis agissez Dieu verra votre action ainsi que Son Envoyé et ceux qui ont la Foi ».

L’on sait que le mot عمل ne traduit pas  seulement le mot  « Travail » et  qu’il comporte une connotation spirituelle et morale que l’on retrouve dans le terme de « action ». Mais en tenant compte du glissement sémantique opéré par Bourguiba, dans le dépassement des discours théologico-religieux occidental classique et islamique traditionnaliste, « l’action » recouvre son sens coranique : « celui qui consiste à agir pour le bien de tous en évitant tout ce qui n’est que vain bavardage ».

Naceur Ben Cheikh

 

2 réponses

  1. epjtpvfdov
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    • Kethan
      | Répondre

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