De la résistance culturelle.

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Il y a près d’une année, j’avais traduit et diffusé une interview dans laquelle un certain Fiaschi, présenté comme étant un conseiller de Hamadi Jbali et qui qualifiait ce dernier de   » futur homme fort de la Tunisie  et successeur probable de Ben Ali », dans laquelle cet Italien, propriétaire d’une petite entreprise, installée en Tunisie, relatait une rencontre qu’il avait organisée à Rémini en Italie et au cours de laquelle, quelques mois avant les élections d’Octobre 2011, le Secrétaire Général d’un « Parti islamiste modéré », devait s’accorder le soutien de Franco Fratini  Ministre des Affaires étrangères dans le Gouvernement de Berlusconi.

Ce qui avait attiré mon attention ce n’était pas le fait que Hamadi Jbali dont l’organisation venait d’accéder au statut de parti politique, grâce à la Révolution, aille s’assurer le soutien de puissances étrangères pour réaliser son projet de main mise sur la Tunisie.  Par contre ce qui m’a semblé constituer une véritable « fuite » en termes d’information, c’était le fait que  Fiaschi, rapporte que Jbali et quelques hommes d’affaires tunisiens qui l’accompagnaient, avait qualifié Ennahdha d’unique « rempart contre les salafistes ». Présenté à un moment où on n’avait pas encore droit aux gesticulations spectaculaires terrorisantes des groupes salafistes, le danger que ces derniers constitueraient, après le départ de Ben Ali, était donc un projet dont l’exécution sera réalisée sous la protection et le contrôle du gouvernement qui sera mis en place après les élections. La stratégie, ou plutôt la tactique était claire : L’Organisation d’Ennahdha gagnera les élections grâce à l’argent du Qatar et se maintiendra au pouvoir, avec l’aide des terroristes financés par l’Arabie Saoudite. La ruse de guerre de Ghanouchi consistait donc à jouer au pompier incendiaire pour se présenter comme étant le garant de l’instauration d’un islamisme modéré, seul capable de « raisonner »  les extrémistes fous d’Allah. Il était si sûr de son coup, qu’il n’a pas pu s’empêcher de vendre la  peau de l’ours avant de l’avoir chassé et de commettre des erreurs « tactiques », en menaçant, la vieille et au lendemain des élections, de provoquer le chaos au cas où on empêcherait son organisation de prendre le pouvoir qui lui « revenait  de droit  depuis longtemps ». Et ce, bien avant que ses associés islamistes, ne commettent, chacun à sa manière, des erreurs de timing en déclarant qu’ils sont au pouvoir pour y rester longtemps. Et je ne fais pas allusion, ici, à l’annonce de la naissance de la  6ème « Khilafah Rachidah » par Hamadi Jbali, au lendemain des élections, mais à la déclaration, beaucoup plus subtile et à caractère allusif au second degré, faite par Ali Laarayedh, à la suite des incidents de Bir Ali Ben Khlifa, dans laquelle le Ministre de l’Intérieur d’un gouvernement provisoire prévoyait que l’éradication du salafisme armé demanderait au moins cinq ans. A la suite de quoi, nos frontières ont été ouvertes pour accueillir tous les anciens  de la mouvance d’Elqaida d’Afghanistan, d’Irak et d’Europe  et d’ailleurs.

Pour être conséquent avec lui même, il aurait dû commencer par limiter les dégâts, au lieu de permettre l’amplification du phénomène afin qu’il ne devienne hypothétiquement « éradiquable » qu’après, au moins cinq ans de pouvoir nahdhaoui, au cours desquels on aura éradiqué toutes traces de l’Etat moderne instauré par Bourguiba et bradé la Tunisie, aux plus offrant parmi nos « frères arabes » et nos « amis » turcs.

Tout cela semblait, réalisable à court ou à long terme, s’il n’y avait pas eu la Révolution, dont l’Organisation d’Ennahdha autant que la majorité des autres partis, à l’exception de Nidaa Tounes, ne semblent pas  se rendre compte du changement qualitatif qu’elle a opéré, au sein de la population tunisienne.

Il y a une différence, entre la Révolution, en tant qu’idéologie, prônée par un quelconque parti de droite ou de gauche et la « Révolution Surprise » que l’on est obligé de prendre comme on prend un train en marche et que l’on voudrait « domestiquer » sans en comprendre la nature de son point initial, comme en matière de théorie du chaos.

Je dirais, à ce sujet, que les constats les plus pertinents à propos  des deux révolutions de Tunisie et d’Égypte ont été faits par un jeune avocat et par la fille d’un artiste égyptien connu. Le premier, se découvrant  un véritable talent  d’artiste, le soir du 14 Janvier, est descendu, dans une Avenue déserte, sous le couvre-feu, crier à tue tête  que Ben Ali  a pris la fuite et que désormais nous sommes libres en précisant que « le Peuple tunisien nous a fait cadeau de la Liberté « . Quant à la jeune égyptienne c’est celle dont la voix était diffusée en boucle par El Jazira et qui criait : « Merci la Tunisie, A partir d’aujourd’hui, plus jamais peur ! »

Dépasser le seuil de la peur, pour un peuple relativement policé par cinquante  ans de culture politique ayant pour centre la préservation de l’Unité nationale et  l’édification d’un État stable, ce n’est pas  retourner  à la Siba  qui  aurait transformé notre révolution sans chef, en révolte contre le pouvoir central. C’est ce qui explique que le dépassement du seuil de la peur a été perçu surtout comme une libération de l’expression politique  et culturelle au niveau le plus évolué. Et c’est  cette nouvelle donne que semblent ne pas percevoir les  comploteurs nahdhaouis. Et ce, pour la simple raison qu’il s’agit de concepts et de besoins qui se situent en dehors de leur « vision du monde » de laquelle ont été évacuées la dimension sacrée de la créativité dans l’humaine condition et le besoin de liberté qui lui est nécessairement associé, ainsi que la notion de dignité qui leur donne sens, dans la mesure où le sentiment de dignité serait l’expression de nostalgie qu’éprouverait l’être humain pour sa condition divine d’Origine.

D’où l’on pourrait comprendre la cécité intellectuelle radicale des intégristes quand  il s’agit de l’importance que tout gouvernement soucieux de bonne gouvernance, se doit d’accorder à la liberté d’expression politique et culturelle. Il va de soi que l’absence, de leur horizon de penser, de ces valeurs propres à la constitution même de toute société civile, les rend également insensibles à toute « vision révolutionnaire » dont le sens ne peut être, à leurs yeux, que contraire à la « nécessaire soumission radicale » à Allah et à ses représentants sur terre que sont les héritiers de son Prophète, fondateur de l’État islamique. C’est ce que Thalbi a essayé de dire, aussi bien à Ghanouchi, dès son retour de Londres qu’à Tariq Ramadhan, venu  couvrir les islamistes tunisiens par sa démagogie   spectacle.

Ce n’est donc pas un hasard que les grains de sable qui font grincer la machine à comploter des islamistes, ou  plutôt les cailloux qui les font trébucher au quotidien ,  appartiennent tous au champ de l’expression culturelle et de la communication sociale. Champ constitué de bout en bout d’activité de production symbolique dont il ne peuvent percevoir ni le fonctionnement, ni les motivations et sont donc obligés, pour neutraliser son effet de résistance, de frapper à l’aveuglette, en révélant, sans le vouloir, leurs vrais mobiles et la nature fondamentalement inhumaine, parce que fondamentalement dominatrice de leur projet fondamentalement anticulturel.

Le fait qu’ils n’aient pas compris l’erreur qu’ils ont faite en touchant au sacré que constitue l’expression artistique, lors des incidents d’Elbdellya, de ne pas avoir réalisé que le lendemain leur chef devait commettre son bégaiement  politique le plus grave, depuis son retour de Londres, entrainant dan son sillage les trois présidents qui s’étaient laisser couvrir de ridicule et de s’entêter à accuser les artistes d’atteinte au sacré, en dit long, sur leur incompétence politique.

Cette incompétence se retrouve également dans leur volonté de soumettre les journalistes et de les priver de la liberté dont la révolution du peuple leur a fait cadeau. Indépendamment de la manière, avec laquelle chacun d’eux a survécu, en restant en Tunisie, durant les années de dictature.

Je voudrais terminer cette analyse pour étayer, encore plus, ma thèse sur l’handicap culturel dont souffre les partis au pouvoir, mais également la majorité de ceux d’opposition, par un hommage à la créativité politique dont fait preuve Lotfi Abdelli, non pas au niveau de ses œuvres artistiques que je n’ai pas eu encore l’occasion d’écouter et voir, mais à celui de l’ingéniosité qu’il déploie dans la mise en spectacle de ce qui découle du renoncement du gouvernement à assurer l’Ordre Public. En se donnant en spectacle, entouré  de jeunes « gardes du corps » aux biceps aussi saillants que ceux des salafistes, mais de loin plus propres que ces derniers, Lotfi Abdelli, dont la maturité politique n’est pas à démontrer vient de désigner les limites de l’intimidation terroriste et les conséquences du laxisme de Ali Laarayedh.

L’appropriation de fait, par le parti au pouvoir des attributions de l’État, pourrait constituer, le point de départ de son discrédit irréversible, en tant que gouvernant et du processus de disqualification définitive à pouvoir concilier entre Islam et démocratie.

Contrairement aux apparences, je pourrais légitimement adresser le même hommage, autant qu’à Lotfi Abdelli,  aux journalistes de Dar Essabah et aux militants syndicaux du secteur de la presse ainsi qu’à l’œuvre réalisée par Sami El Fehri, dans les conditions difficiles que l’on sait.

Quant au seul mouvement politique qui se distingue par le fait de se donner pour objectif de servir de réceptacle unificateur à toutes les actions de résistance au complot fasciste d’Ennahdha, j’observe également l’incapacité de Ghanouchi et ses acolytes à en percevoir le mode d’action. Ce qui ne va pas sans provoquer leur panique et les oblige à avouer  leur connivences de fait, mais également obligée, avec les  prétendants à la succession de Ben Ali, parmi les Rcédistes en  manque de recyclage et que la Révolution vient de disqualifier aussi. En conséquence de quoi, je dis que l’espoir est du coté des journalistes libres, des artistes libres et  du parti de résistance et de libération de la Tunisie, libre lui aussi de toutes obédiences idéologiques partisanes : Nidaa Tounes.

Naceur Ben Cheikh

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