Révolution tunisienne: Le quatrième pouvoir n’est pas la langue de bois

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Le geste symbolique du Premier ministre qui a exprimé, en public et d’une manière spectaculaire, son refus de répondre à une journaliste de la Télévision nationale n’est pas, en fait, le premier signe de réprobation que Béji  Caïd  Essebsi adresse  à ceux qui se considèrent, depuis le 14 janvier, comme  les détenteurs d’un quatrième pouvoir. Un pouvoir dont la légitimité irait de soi, n’ayant pas besoin, comme  celle des trois autres de passer par les urnes ou bien par l’appartenance réglementée à un corps constitué. Lors d’une conférence de presse précédente, il avait mis en doute la qualité de « Nationale » sous laquelle la journaliste de la chaîne de télévision étatique avait posé sa question, en prenant soin de signaler que « cela n’était pas grave », pour que son « petit mot dit sur un ton interrogatif » ne soit pas pris pour de l’ingérence dans les affaires d’une institution qui bénéficierait, elle aussi, de la même autonomie relative que la démocratie du pays de Sa Majesté  la Reine Elizabeth II accorde à la BBC.
Rien ne m’empêche, en tant qu’observateur hautement subjectif d’une réalité tunisienne dont l’évolution me concerne au plus haut point, de me donner le droit ou de me mettre dans l’obligation de rappeler à mes confrères journalistes professionnels, du moins ceux des organismes étatiques d’information, qu’ils sont, eux aussi, de transition, tout comme le gouvernement dont ils devraient accompagner l’action qui a pour but ultime de réussir sans trop de dégâts la transition démocratique souhaitée par le peuple et dont la Révolution en est l’expression on ne peut plus authentique.
L’abandon de la langue de bois, dont l’ensemble de la presse tunisienne usait avant la Révolution, devrait être, à mon sens, un impératif  auquel doivent se plier aussi bien les organes d’information étatiques que ceux des partis d’opposition reconnus et des formations dont le rejet ou l’interdiction dont ils étaient l’objet de la  part du régime déchu constituait leur unique source de légitimité. La langue de bois s’étend également  au discours utilisé par la presse d’opposition et que l’avènement de la Révolution a rendu caduque du fait même de la disparition du pouvoir politique par rapport auquel elle se plaçait. Disparition qui la met  dans l’obligation de rechercher une légitimité d’avenir et à ne pas continuer de  puiser dans un discours qui n’a plus, désormais, sa raison d’être.
Car la langue de bois est un mode de penser et non pas seulement l’usage d’une terminologie consacrée pour rendre compte, toujours de la même manière, d’une réalité dont on procède à l’occultation en la recouvrant d’images fixes, voulues intemporelles.  Et à ce titre, un discours d’une presse d’opposition, qui se contenterait d’être la réplique de la langue de bois de la presse du pouvoir, se définirait, malgré lui, comme faisant partie de la langue de bois dominante.
Les régimes changent, la langue de bois reste. Et au cas où la presse tunisienne ne prendrait pas son rôle de « presse de transition démocratique » au sérieux, elle risque de perdre la chance que lui offre la Révolution de se construire sa crédibilité propre qui pourrait lui permettre demain de se positionner, en toute légitimité, en tant que quatrième pouvoir. Quelle que soit  l’appartenance idéologique du pouvoir exécutif que mettra en place l’arbitrage des urnes.
La langue de bois relève de la croyance et non du penser. Il ne suffit pas d’exprimer « ses propres opinions et ses réactions en vue de contrer l’esprit de Panurge ambiant » comme le déclare Béchir Ben Yahmed, pour se dégager de la langue de bois et produire une expression libre. La distance critique que permet aujourd’hui l’avènement de la révolution tunisienne pourrait révéler qu’en fait, il n’y aurait pas grande différence entre ce que « pourrait croire » le patron fondateur de Jeune Afrique et ce que pourrait écrire un Salvatore  Lombardo.
Une opinion ne peut être qualifiée de libre que dans la mesure où elle est le résultat d’une activité de penser assez indépendante pour être assez libre. Être libre penseur c’est être critique. Et être critique c’est être ni pour ni contre, sans être neutre ou objectivement distant.
Le journaliste d’opinion ne peut revendiquer son statut de détenteur d’un quatrième pouvoir qu’à partir du moment où son discours et ses fins ultimes se situent au-delà de la volonté de pouvoir des uns et des autres et s’inscrit, en conséquence, dans l’opposition, participant  de la sorte  d’une « réalité utopique » dont la révélation permet à la société de se renouveler et non pas seulement de  se  reproduire.
Le journalisme d’opinion a une vocation fondamentalement culturelle et non pas politique. L’activité que ce vocable désigne ne recouvre pas nécessairement la production d’un discours qui, se contentant de reproduire celui de la chapelle au sein de laquelle son auteur s’inscrit, ne ferait qu’exacerber les luttes idéologiques, sans incitation au dépassement par les uns et les autres de leurs positions respectives.
Le journalisme d’opinion s’exerce d’abord au sein du Parti auquel on appartient. Cela consiste à être ni pour ni contre la ligne politique de son parti mais de prendre en charge cette dernière, en faisant passer le principe d’adhésion en priorité par rapport à celui  d’adhérence que le politique pourrait estimer nécessaire à la mobilisation de « ses » adhérents.
Dans les années 80, du temps de Bourguiba, en tant qu’éditorialiste du quotidien l’Action, j’avais pris l’initiative d’abandonner  l’usage du qualificatif « Combattant Suprême » terme inamovible de la langue de bois qui s’était abattue sur la presse destourienne et l’avait transformée en organe « propagande », en le remplaçant par la transcription en caractères latins  du vocable « Al Moujahid Al Akbar », en usage dans la langue de bois d’expression arabe. Il ne s’agissait pas de remplacement d’une langue de bois d’expression française par celle d’expression arabe. Cela me permettait, en fait, de « prétendre »  ou de rappeler que le mot « Jihâd » à connotation mohammadienne islamique ne peut être rendu par le terme français « Combat » sans risque de réduire nos Anciens Moujahidins à des  « Anciens Combattants » et nos « Chahids » (témoins au sens fort) en martyrs (chrétiens) ou bien en « Soldats inconnus ». Cela je l’avais précisé dans un long article que j’avais publié à la Une et que personne ne semble avoir lu, dans lequel j’avais dit que ce qui est qualifié de « Akbar » (Suprême) ce n’est pas  Al moujahid ( le Combattant)  mais le Jihâd qu’il pratique.
J’avais eu la surprise, le lendemain, de constater dans la reprise de mon éditorial par la radio (revue de presse), que les collègues de la TAP me corrigeaient en me « ramenant au bon usage de la langue française » et en remplaçant dans leur synthèse « Almoujahid Al Akbar » par le « Combattant Suprême ». Pourtant, Bourguiba, en tant que chef d’un Etat, dont la religion officielle est l’Islam, et qui était l’un des rares à me lire, n’avait pas formulé d’objection à ce que j’écrive que Bourguiba voudrait que tous les Tunisiens soient tous des «Moujahids Akbars », en pratiquant, au quotidien, Aljihad Al Akbar, qui est la lutte contre les égoïsmes sacrés.  A bien y réfléchir, aujourd’hui, je ne crois pas que les collègues de la TAP qui ramenaient mes éditoriaux, dans leur revue quotidienne de la presse tunisienne, à la langue de bois de rigueur, aient reçu un quelconque ordre, dans ce sens, de la part de leurs supérieurs hiérarchiques, occupés comme les miens, par les problèmes tactiques  de succession à Bourguiba.
Il y a deux semaines, en présence de représentants de plusieurs partis politiques, j’avais déclaré  que les créateurs culturels doivent avoir une attitude critique à l’égard de toutes les idéologies politiques et que la nature de leur intervention se situe au niveau du politique et non pas de la politique. Le collègue journaliste présent qui avait participé au débat en donnant son point de vue n’a trouvé mieux, pour rendre compte de mon point de vue que de le résumer par « la neutralisation des créateurs culturels à l’égard du débat politique ».
Je vois qu’aujourd’hui encore et après le 14 janvier 2011, le point de vue critique ne peut être perçu que lorsqu’il es orienté « contre un autre » que ce dernier soit le pouvoir en place ou un parti concurrent. Le point de vue critique de l’intellectuel que devrait être « le journaliste d’opinion » n’est pas encore visible et audible par nos journalistes. Cette  incapacité à voir ou à entendre « la nuance » est l’effet continue de la langue de bois dans le mode de fonctionnement du penser de nos organes d’information.
Il faudrait peut-être que nos journalistes « se mettent à penser », même en rapportant l’information plutôt que de continuer à « rapporter ce qu’ils croient ».
C’est peut-être pour rappeler à nos journalistes l’urgence de la lutte contre les effets de la langue de bois que notre sage et vieux Premier ministre a fait semblant de piquer une colère contre la presse nationale qui se contente de se prendre pour le quatrième pouvoir, sans faire l’effort d’en acquérir, dans l’effort , la légitimité.

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