Lorsque le tissage quitte ses limites traditionnelles dans l’expérience de la Marocaine Amina Saoudi Ait Khay. Par Mimosa ‘Araoui
Il peut sembler naturel, en abordant les œuvres d’art, de recourir d’abord à la généralisation, puis de diviser l’expérience créative en étapes relativement claires. Cependant, cette approche perd de sa pertinence lorsqu’il s’agit d’une artiste comme Amina Saoudi Aït Khay, qui utilise le métier à tisser comme médium et les fils comme matière première. Son travail ne se limite pas à être un produit visuel réductible à des caractéristiques stylistiques générales, mais se forme à l’intersection du corps et de la mémoire, de l’artisanat et de l’expérience vécue, de l’auditif et du visuel, de sorte que le monde est retissé de l’intérieur dans les pièces elles-mêmes. Ses œuvres sont également basées sur une structure textile où les fils de chaîne, en tant que lignes longitudinales tendues verticalement sur le métier à tisser qui représente la colonne vertébrale du tissu, s’entrecroisent avec les fils de trame qui passent horizontalement dans une extension temporelle, pour former la structure complète du tissu. C’est pourquoi ces œuvres appellent une lecture interprétative cumulative qui écoute ce qui les traverse autant qu’elle regarde ce qui en apparaît.
Le sens de part en part
Le tissage est passé d’un artisanat traditionnel à un art contemporain après avoir acquis des caractéristiques esthétiques et expressives qui dépassent sa fonction utilitaire. Les pièces tissées ont désormais une dimension symbolique et narrative, et tendent vers l’abstraction et la grande taille, ce qui les rapproche d’œuvres d’art contemporaines indépendantes dans l’espace d’exposition.
Peut-être ne trouvons-nous pas au Maroc, comme dans de nombreux pays d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient, de conte de fées sur une tisseuse légendaire, contrairement à ce que l’on trouve en Europe, notamment dans les contes et la mythologie comme l’histoire de « Rumpelstiltskin » qui transforme la paille en or, ou l’histoire de « La Belle au bois dormant », ou la jeune fille et les sept oies, ou la légende de « Pénélope », ou la légende d' »Ariane ». Cela est peut-être dû au fait que le tissage dans les régions arabes était considéré comme une pratique quotidienne enracinée au cœur du patrimoine et de son extension au présent, et non comme un acte magique qui trouve facilement son chemin dans les mondes de la fantaisie. Comment ne pas l’être, alors que la femme arabe et africaine en général est historiquement porteuse de sens, et non le métier à tisser qu’elle utilise !
Pour l’observateur des pièces textiles de l’artiste, le sens se forme sous ses doigts comme une carte spirituelle d’où se sont échappés les fils de la géographie du Maroc. Et plus nous examinons ses œuvres, qui sont principalement de grande taille, plus le Maroc apparaît sous de multiples formes. Certaines y font allusion à travers des espaces vus d’en haut, comme une perspective géographique lointaine, tandis que dans d’autres œuvres apparaissent des cercles tremblants, comme une rupture visuelle et émotionnelle dans des couches de terre chargées de leurs suggestions.
Quant aux œuvres les plus remarquables, ce sont celles où les scènes abstraites apparaissent comme tissées au rythme du flux de l’air, de la formation des nuages, du ruissellement des rayons du soleil et des fluctuations de l’humidité, à la hausse et à la baisse. Elles sont donc les plus sujettes à l’interprétation. Dans d’autres tissages, la sérénité s’installe, et les unités géométriques dérivées de la civilisation amazighe sortent de la logique de l’ornementation pour s’installer au cœur du sens comme une tension au sein de l’espace tissé. Puis ces unités, comme les cercles et les triangles, ne tardent pas à se désintégrer, à s’étendre et à se disperser, pour être remplacées par des lignes entrelacées dans une harmonie délicate, racontant visuellement des couches supplémentaires de l’expérience de l’artiste.
Symbolisme du lieu
Les formes géométriques et les lignes, avec leurs méandres et leurs extensions sur la surface du tissu, portent des significations symboliques liées au lieu et à la vie quotidienne. Les triangles ou les diamants peuvent faire référence aux montagnes ou aux maisons, tandis que les lignes sinueuses et étendues incarnent le sens des rivières et du voyage. C’est peut-être l’une des raisons pour lesquelles l’artiste a été choisie pour participer à la « Biennale de Diriyah » 2026, intitulée « En résidence et en voyage ». Le tissage, selon cette logique, ne se contente pas de fabriquer du tissu, mais raconte, à travers les fils, des histoires sur le lieu et les voyages, la mémoire et le patrimoine, en tant que langage visuel autonome. De même, la couleur, à son tour, n’est pas un élément arbitraire, mais un médium expressif qui stocke la mémoire individuelle et collective.
De l’ambiance de l’exposition
L’artiste nous a raconté l’influence de ses souvenirs d’enfance sur la logique et les manifestations de ses œuvres tissées exclusivement avec des fils de laine : « Ma mère était analphabète, mais elle avait une intelligence émotionnelle et instinctive incroyable. Elle tissait le jour, et nous l’aidions de temps en temps. Pour nous récompenser, elle nous racontait des histoires des Mille et Une Nuits, et improvisait d’autres histoires marocaines. Ce qui était merveilleux, c’est qu’elle se trompait parfois ou les mélangeait. Et nous, très attentifs, lui disions : Tu nous as raconté la même histoire hier ! Alors elle s’empressait de dire : C’est une autre histoire. Et elle continuait à nous émerveiller en improvisant la suite. C’était une enfance riche qui a nourri notre imagination et nos perceptions. L’artiste poursuit : « Quand je commence une œuvre, je n’ai pas d’histoire ou de souvenirs d’enfance spécifiques en tête. Je tisse quotidiennement, et je suis mon inspiration et mon instinct. »Bien sûr, je m’inspire involontairement de mon héritage, de mes expériences et de mes connaissances, en particulier de mon héritage paternel et maternel. Comme ma mère qui improvisait ses histoires, je laisse le fil me raconter la sienne.
Les sens en présence de la répétition
La différence entre la pratique du tissage et d’autres pratiques plastiques ne se limite pas au médium, mais s’étend à la nature de la connaissance produite par le corps en contact direct avec la matière. Ici, les doigts n’ont pas seulement une fonction exécutive, mais se transforment en un outil de perception précis qui capte la tension du fil, teste son équilibre et ressent ses déséquilibres avant qu’ils ne soient visibles à l’œil. C’est une connaissance tactile implicite qui s’accumule par la répétition et ne peut être séparée de l’expérience corporelle de la tisseuse, contrairement à d’autres pratiques artistiques où des outils ou des techniques créent une distance relative entre le corps et la matière.
Le tissage absorbe les odeurs du lieu et le parfum que l’artiste a pu mettre sur ses mains, tout cela devenant partie intégrante de sa matière.
Dans ce contexte, l’intimité dans l’œuvre tissée acquiert une dimension particulière : elle ne découle pas seulement de l’expression de soi, mais de l’immersion du corps dans l’acte créatif lui-même. Chaque mouvement de la main, chaque tension ou relâchement, laisse une trace subtile et irrépétible, de sorte que l’œuvre est imprégnée de la présence de sa créatrice, non pas comme une représentation d’elle, mais comme une extension matérielle d’elle. Cependant, l’intimité ne peut être réduite à cette seule forme, car elle se manifeste également dans d’autres pratiques artistiques, même si elles manquent de cette proximité tactile directe. En revanche, le corps entre dans une relation d’échange avec la matière. De même que la tisseuse laisse sa marque dans le tissage, les fils laissent leur marque en elle, que ce soit au niveau de la peau, avec la rugosité ou les marques subtiles qu’ils peuvent laisser, ou à un niveau plus profond, qui est la formation d’une mémoire musculaire qui remodèle le mouvement de la main et sa réponse au fil du temps. Ainsi, l’œuvre tissée n’est pas considérée comme un produit séparé, mais comme un espace où les traces mutuelles entre le corps et la matière se croisent, dans une relation continue de formation et d’influence, produisant un effet qui se ressent autant qu’il se voit.
Pendant le tissage
Il y a une autre dimension de l’intimité dans le tissage qui diffère de ce que nous connaissons dans l’art plastique traditionnel. Le travail avec des fils colorés sur le métier à tisser se fait souvent dans un espace clos, où l’espace se transforme en un petit monde entouré d’outils. Dans ce domaine, le tissage absorbe les odeurs du lieu et le parfum que l’artiste a pu mettre sur ses mains, tout cela devenant partie intégrante de sa matière
L’intimité s’approfondit lorsque l’on sait que l’artiste teint ses fils elle-même, en utilisant des couleurs naturelles extraites d’herbes, de racines et de pierres, comme la peau de grenade, le curcuma et les plantes du désert. Ainsi, tous les éléments s’harmonisent au sein de l’œuvre, nous ramenant à une mémoire sensorielle proche de l’étreinte des mères et des grands-mères, et créant une double expérience : l’intimité du corps en contact direct avec la matière, et l’intimité du lieu et du temps entourant l’acte créatif.
Le son n’est pas non plus absent de cette équation. Il constitue un élément essentiel de l’expérience de l’artiste avec le métier à tisser. Son mouvement génère un rythme répétitif qui ressemble à un battement interne, créant un état méditatif qui aide les mains à travailler avec une fluidité quasi automatique, et libère l’esprit pour l’imagination. Le son est ici un élément matériel de l’expérience, où l’on entend chaque coup et chaque frottement de fil sur fil, chaque tension ou relâchement, formant une double perception sensorielle : auditive et tactile à la fois.
Interaction des sens
Ainsi, tous les sens interagissent : la vue capte les couleurs, le toucher teste le tissage, l’odorat perçoit l’odeur du lieu, et l’ouïe suit le rythme du métier à tisser. Il en résulte un espace créatif multidimensionnel, où les intimités s’entremêlent : l’intimité du corps, l’intimité du lieu, l’intimité du temps et l’intimité du son.
Dans cet espace, le tissage ne reste pas une simple surface à voir, mais se transforme en une trace vivante d’une expérience étendue qui se forme instant après instant.
Ainsi, ces œuvres ne sont pas seulement lues visuellement, mais ressenties comme une trace vivante d’une expérience incarnée, où le tissage laisse sa marque sur l’artiste comme l’artiste laisse sa marque sur lui, dans une relation d’échange continue de formation et d’influence. Un cheveu peut s’accrocher au tissage pendant le travail, comme une trace éphémère à peine visible. Mais, au niveau microscopique, il suffit d’imaginer les espaces minuscules entre les fils tissés à la main : comment ils retiennent ce qui ne peut être retenu, conservent des moments invisibles et absorbent le nectar des lieux non pas tels qu’ils sont, mais tels qu’ils sont passés et ont laissé leur trace et leur ombre.
En conséquence, l’œuvre tissée peut être considérée comme un espace où les sens, la mémoire et la matière se croisent, ne se réduisant pas à une dimension visuelle, mais se fondant sur une expérience incarnée où le toucher s’entremêle au rythme, le son à l’action, et le temps à la réalisation. Dans cet espace, le tissage ne reste pas une simple surface à voir, mais se transforme en une trace vivante d’une expérience étendue qui se forme instant après instant.
C’est peut-être ce que nous révèle ce rythme caché qui habite la répétition.Le tissage n’est pas seulement un métier, mais un temps intérieur et un espace où les émotions résonnent et les idées s’entremêlent, où l’improvisation a lieu, et où l’erreur se transforme en point fort, les fils saisissant ce qui échappe au langage et tissant ce qui ne peut être dit. L’artiste, interrogée sur le rôle de l’improvisation et si ce qu’on appelle l’accident diffère de l’erreur, a répondu : « L’erreur, quand je la remarque, parfois je défais tout le travail, même après des jours d’achèvement, et je recommence. Quant à l’accident, c’est un cadeau, un chemin emprunté pour la première fois, une opportunité que j’exploite pleinement. À travers toutes ces expériences, j’apprends de mes erreurs et de mes découvertes, et j’essaie de progresser. »
L' »accident/cadeau », comme l’appelle l’artiste, mène inévitablement à l’improvisation, c’est-à-dire à une décision artistique instantanée qui ajoute dynamisme et mouvement à l’œuvre. Et lorsque l’élément de répétition apparaît au milieu de cette fermentation au sein du tissu, cela indique souvent sa centralité dans l' »histoire » que l’œuvre raconte. Par exemple, les triangles peuvent faire référence à la position de la femme au sein de la structure familiale, tandis que les lignes en zigzag symbolisent l’eau ou le voyage. Quant au cadre entourant le tapis, il porte également une signification symbolique de protection. S’il est orné de losanges ou de symboles oculaires, il peut être interprété comme l’expression du désir de la tisseuse de protéger la maison du mauvais œil.
Un espace où l’expérience individuelle croise la mémoire collective, et les fils colorés sont un moyen de dire ce qui ne peut être dit, ou ce qui ne veut pas être déclaré publiquement.
Les œuvres de l’artiste n’offrent pas de réponses autant qu’elles ouvrent des espaces de contemplation, à l’instar de l’œuvre d’art contemporaine qui tend à la symbolisation et à la suggestion. C’est un espace où l’expérience individuelle croise la mémoire collective, et les fils colorés sont un moyen de dire ce qui ne peut être dit, ou ce qui ne veut pas être déclaré publiquement, même lorsqu’il est accroché aux murs des grandes galeries et des musées internationaux.
Mimosa ‘Araoui
Article paru dans sa version arabe dans la Revue libanaise « Almajallah », en date du 27 Avril 2026
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