La mystique objective de Gérard Moschini

Cette première expérience du remblayage du sol de la galerie par du sable et qui s’était imposée à moi, pour minimaliste qu’elle était, m’a permis d’être un peu plus convaincu de la dimension  objective  de la création artistique. Particulièrement, lorsque celle-ci est le produit d’une manipulation raisonnée d’objets, de matériaux et de concepts que l’artiste re-découvre, révèle à eux-mêmes et les ponce,[1] pour se les approprier. Je précise qu’un objet peut être redécouvert, à travers une manière adéquate de l’exposer à la vue, qu’un matériau peut révéler sa nature évidente, souvent cachée sous le mot qui le désigne et l’usage ordinaire qui le marque et ce, par sa transformation en réalité artistique, à travers l’action créatrice et l’usage particulier que l’artiste en fait. On peut même dire que cela consiste à répondre à une certaine nécessité intérieure, non pas, du créateur, comme l’affirme Klee, (affirmation judicieuse dans son contexte), mais celle du matériau en présence. Cette « objectivité » de l’acte créateur peut donner lieu à des pratiques artistiques plus ou moins partagées et réalisées successivement, ou en même temps, par plusieurs artistes à la fois. Ce n’est, en effet, peut-être pas un hasard si je me surprends, aujourd’hui, à évoquer cette question, à partir de l’interprétation d’un travail d’édification objective d’une galerie d’art, dont le chantier s’était transformé en poïétique d’un ouvrage d’art qui de projet de contenant et de cadre s’est donné lui-même pour son propre contenu. Voici donc qu’avant même que cette exposition, programmée par Moschini et dont le contenu était en cours de réalisation à Valences, ne soit, comme prévu, présentée à Sfax, l’aménagement (production) de l’espace dont elle sera le centre, s’est trouvé impliqué dans un autre processus parallèle. Ce dernier n’est autre que celui à travers lequel le projet d’édification du lieu, qui allait accueillir cette exposition, était entrain de « s’inachever », quelques deux milles kilomètres plus au Sud, à Sfax, en Tunisie, en ce mois d’Avril de l’année 1997. Gérard Moschini était arrivé, quelques jours, avant l’ouverture de son exposition. La phase finale de la production de cet événement, allait donc se dérouler, au su et au vu de tous les étudiants dont quelques uns vont y participer activement. Etant averti, à temps, de l’existence de cette étendue de sable qu’est devenu le sol de la galerie, l’artiste avait prévu, d’exploiter à son avantage, qui est aussi le nôtre, cette manne inespérée qui nous est tombée du ciel métaphysique, de la technique récalcitrante des services de l’Université ! Organisé, méthodique, disposant d’un sens inouï du bricolage, Moschini avait apporté, avec lui, en plus de ses œuvres monumentales [2] et de petits formats, de quoi construire un petit bassin, de quelques centimètres de profondeur, une sorte de « cadre châssis » ; un carré de deux mètres de côté, confectionné à partir de l’assemblage, par la soudure, de quatre lattes en métal. Le fond était constitué d’une bâche en plastique qu’il avait attachée, à la colle forte, à cette structure métallique.

Enfoncée dans le sable, les bords à ras de sol, cette structure s’est transformée en bassin, que l’artiste, avec l’aide d’un étudiant, a fait remplir d’eau. Ensuite, il a surpris tout le monde, en sortant de sa boite à outils, une bouteille d’encre noire qu’il a fait diluer dans l’eau, dans un sceau en plastique, pour en verser, lui-même, le contenu dans le bassin. La mince couche de liquide qui en tapissait le fond, devenue noire, cessa d’être transparente et se transforma, comme par magie, en miroir luisant, couleur d’ébène, à la surface duquel, venait se refléter tout l’espace de   la Galerie : le plafond, la guirlande de projecteurs, les cimaises, les œuvres accrochées et d’autres, monumentales, simplement   adossées aux murs, à cause de leur poids qui les a rendues difficilement accrochables.

Rendant un hommage discret à la culture de l’Autre, Moschini avait planté, dans le sable, au fond de la galerie, une structure en fil de fer, légère et aérienne, dont la forme reprenait, dans la transparence, une calligraphie arabe, interprétée en graphisme original, du mot « Huwa », (en Français , Lui). La structure, abritant un espace en trois dimensions et non pas en deux, n’était, donc, lisible qu’à partir de son ombre inscrite sur le mur, sur lequel « Huwa », cette désignation d’Allah, à connotation mystique évidente, nous est révélée par projection de lumière, transformant, par la même, la galerie, en Caverne de Platon. L’économie, particulièrement remarquable, des moyens et l’effet spectaculaire obtenu en disent long sur la performance « économique » de cette « installation ». Ce qui n’était pas, initialement, prévu, était   devenu le clou de cette manifestation, reléguant, en arrière fond, ces œuvres extrêmement élaborées et très expressives et qui, à travers les concepts plastiques, auxquels elles faisaient référence, rendaient un autre hommage, aussi marqué, à l’art du Moyen Age occidental, lui aussi, traversé de mystique.

Le jour du vernissage, la surprise était totale et visiblement agréable. Certaines personnes, face à la profondeur illusoire de ce bassin que suggérait l’opacité de la surface luisante de ce liquide noire, s’en approchaient avec prudence, de peur d’être prises de vertige. Je m’étais même permis, sans en rendre compte à Moschini, d’en donner une interprétation en rapport avec l’environnement régional. J’avais prétendu que ce bassin avait cinquante centimètres de profondeur et qu’il symbolisait pour nous, la récupération du  « margine », ce liquide visqueux et nocif que les huileries de Sfax et du Sahel, jusqu’à une périoderécente,  rejetaient dans les oueds. Récupération sur fond d’optimisme, puisque ce rejet polluant est transformé, par le reflet scintillant des projecteurs, en un ciel étoilé ! C’était presque de la valeur ajoutée pure, dont le matériau de base est une idée.  Pittura cosa mentale  avait dit Léonard.

L’inauguration, n’ayant pu se dérouler dans un lieu aménagé pour donner, comme il se doit, à ce vernissage très officiel, la solennité à laquelle il avait droit, s’était même transformée en rencontre chaleureuse.L’instabilité de ce sol qui se dérobait sous les pieds et la proximité de ce carré noir qui occupait le centre de l’espace, avaient réussi à ramener les uns vers les autres les personnes présentes, en les amenant à exprimer, dans une chaleur conviviale, leurs émotions réelles face à l’énigme, rendue visible, grâce à l’authentique présence qui émanait de l’œuvre, authentique, de Gérard Moschini.

Je voudrai terminer cette évocation du passage de ce grand artiste français à l’Institut Supérieur des Beaux-Arts de Sfax, en lui rendant hommage, pour le sens inouï de générosité dont il a fait preuve, durant son séjour parmi nous. Et ce, en signalant la profondeur de quelques gestes, à travers lesquels j’ai cru comprendre, l’humanisme profond d’un homme épris de communication. Quelques jours avant l’inauguration de son exposition, nous lui avions fait la surprise de lui présenter, dans la cour, une affiche géante de plus de sept mètres de hauteur, que les étudiants avaient confectionnée, durant la nuit. Pour les remercier, il s’est mis à exécuter des compositions plastiques d’expression corporelle, destinées à être prises, en photos, par les étudiants présents, dont Wissem El Feki.

Ce dernier en a profité pour immortaliser cette performance qui en disait long sur les capacités d’expression de l’artiste. D’une pose à l’autre, Moschini avait réussi en grand acteur, à nous faire une démonstration magistrale de l’importance qu’il y a, au niveau de la pratique artistique actuelle, de procéder à ce rapprochement créatif entre les arts plastiques et cette expression théâtrale, corporelle, traversées de spiritualité extrême orientale.

[1] Poncer : « rendre plus pur », polir, décaper, lisser avec de la pierre ponce. (Larousse). « Poncer les concepts » : l’usage du verbe dans ce sens est emprunté au Professeur Vergotte, enseignant de Philosophie à la Faculté des Lettres de Tunis, vers la fin des années soixante dix. Spécialiste de Platon, il était l’un des rares enseignants de cette institution, dont, en tant qu’enseignant aux Beaux-Arts, je prenais plaisir à assister à ses cours.

[2] Gérard Moschini, offrira l’un de ses deux plus grands formats à l’Instituts des Beaux-Arts de Sfax et l’autre à celui de Tunis, quelques unes des œuvres de petit format exposées à Sfax, ayant servi, par la suite, à monter une mini exposition de l’artiste, dans l’espace buvette de l’ISBAT. Quelques jours, après ma nomination trois ans plus tard, au poste de directeur de cette dernière institution, j’avais pu récupérer l’œuvre que Moschini avait offerte aux Beaux-Arts de Tunis en l’extrayant d’un tas de meubles et objets divers destinés à une vente liquidation, une manière juridico administrative de les envoyer à la casse. L’œuvre offerte à l’institut de Sfax a été fixée, tout de suite après la fin de l’exposition, sur un grand mur servant de fond, à une large cage d’escalier. Lors de la construction des extensions nouvelles de l’ISAMS, l’œuvre a été décrochée et envoyée au dépôt (lieu où l’on dépose, où l’on remise des objets. Lexis). Curieuse destinée que celle de cette exposition de Moschini : elle aura, en plus, révélé que des artistes (directeurs d’écoles d’art) lorsqu’ils deviennent des administrateurs peuvent se transformer « en douaniers de New Yorken prise avec les œuvres de Marcel Ducham

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De l’importance du culturel dans la lutte contre les intégrismes économique et religieux

La création plastique nous apprend, à travers sa pratique et par sa pédagogie, que l’activité de création se définit, d’abord, dans et par les contraintes que l’on s’impose ou qui nous sont imposées. Cette aptitude à composer, que tout futur artiste est appelé à acquérir, peut être à l’origine d’une conscience sociopolitique qui ne serait faite ni de résignation ni de contestation permanente. Contrairement aux idées reçues, la liberté d’expression dont les artistes bénéficieraient n’est pas toujours le résultat d’une attitude de tolérance particulière à leur égard, à partir de laquelle la société leur aménagerait un espace de protection qui serait également, un espace d’exclusion. L’acquisition, au sein d’une école d’art, par l’étudiant, du sens du compromis constructif est inhérent au fait qu’il est confronté, au quotidien, à des problèmes de construction, pour la solution desquels, il est obligé d’arriver à composition, autrement dit, de comprendre le sens véritable de la notion de compromis. C’est ce qui explique, par ailleurs, le fait que l’esprit de contestation butée, soumise à la réalisation d’un but à caractère fixe, indépassable et donc, non négociable, qui est à l’origine de tous les extrémismes, se remarque, beaucoup plus, chez les étudiants en sciences dites exactes et techniques. C’est dans ce sens que dans une ville comme Sfax, dont l’Université comprend, entre autres institutions, une grande école d’ingénieurs, une grande faculté de Sciences économiques et de gestion et une faculté de médecine qui en a été le noyau de départ, la présence d’une école d’art ne répondrait pas à un besoin de superflu dont on peut se passer sous la contrainte de la pression démographique des jeunes demandeurs d’emploi.
La fonction d’une école d’art est en fait tout à fait autre. Elle a un caractère stratégique, tout comme la recherche scientifique appliquée ou même fondamentale. A ce niveau de considération, l’on peut trouver des rapports de correspondance, entre la création artistique qui cherche à investir de l’utopie au sein même de la réalité la plus quotidienne et la recherche scientifique qui, avec ses méthodes spécifiques, produit de la connaissance et rejoint parfois, par ses théories, la connaissance intuitive, à laquelle mène la pratique réfléchie de la création artistique.
Disons à l’occasion, que si, malgré toutes les bonnes dispositions dont on peut faire preuve à l’égard de la recherche scientifique, celle-ci n’arrive pas à s’imposer à nous comme une véritable urgence, c’est aussi parce que celles, plus pressantes, que nous imposent les défis socio-économiques, nous font céder, souvent, à des mouvements de panique. On opte, alors, pour une « navigation à vue » ; pour reprendre une expression utilisée, il y a trente ans, par le Gouverneur de la Banque Centrale, dans son Rapport annuel sur l’état de l’économie nationale.
Et dans les deux cas, celui de l’enseignement de l’art et celui de la recherche scientifique, ce que l’on peut observer, comme défaillances objectives, s’expliquerait aussi par l’existence d’une vision formaliste, aliénée par les modèles dominants que l’on veut imiter et non pas objectiver, en vue de les transformer en exemples instructifs. Car, sans cette distanciation nécessaire à l’égard du modèle, celui-ci se transforme en obstacle qui empêche de voir la réalité, nécessairement différente, dans laquelle on se trouve.
Il faudrait, également, faire remarquer que sans cette prise en considération du réel, toujours spécifique, toute recherche prospective propre rencontrera, sur son chemin, les différentes projections, en perspective, que l’Autre se fait de L’Avenir. Et l’activité prospective que l’on voudrait déployer, en vue de se donner les moyens d’une meilleure planification de « l’à venir » sera limitée obligatoirement, à des prévisions perspectives que L’Autre présente comme seul Avenir possible pour tous, et auquel nous ne pouvons accéder qu’en acceptant ces prévisions, sous forme de défis chiffrés. Ces derniers se rapportent, souvent, à des performances économiques à atteindre et dont la réalisation nécessite « la mobilisation de tous les efforts ».
Or, l’on sait que l’appel à la mobilisation se traduit, souvent, par l’instauration d’une sorte d’état d’urgence permanent, dont les conséquences, démobilisatrices, ont été à l’origine de cette défection autodestructrice, ce mal qui a fini par venir à bout de l’Empire des Soviets, pour cause d’immobilisme chronique.
Tout cela pour dire que lorsqu’elle se laisse réduire à la réalisation de performances économiques, l’énergie d’une nation, risque fort de ne point atteindre ses objectifs à long terme, y compris ceux, économiques, pour la réalisation desquels, elle s’est, en fait, immobilisée.
Même, à titre symbolique, comme Sfax semble attachée à cette vocation de « capitale économique de la Tunisie », la fondation, dans cette ville, d’une école d’art, qui ne soit pas soumise à l’impératif de rentabilité, est, en soi, autrement rentable ; dans la mesure où la présence, au sein de cette population, réputée dynamique et laborieuse, d’une population de jeunes étudiants en art, est de nature à permettre la restauration de cette dimension créatrice qui caractérisait la société sfaxienne, du temps où cette ville était le centre d’activité artisanale le plus important du pays.
Car, à la différence des activités artisanales et agricoles, qui avaient permis l’épanouissement de l’économie traditionnelle de Sfax, grâce à l’éthique du travail, libératrice et équilibrante, l’économisme rampant, tel qu’il se laisse observer, à travers les atteintes notoires, à la qualité de la vie et à l’environnement, se fait payer, très cher, cette sorte d’accumulation primitive du capital, que la Tunisie des années soixante dix du siècle dernier, croyait nécessaire à tout décollage économique. Si j’ai tenu à évoquer, à travers cette vision voulue critique, de l’économie sfaxienne de « la fin de la géographie » c’est aussi pour deux raisons, au moins.
La première est foncièrement subjective et se rapporte au fait que sur les quatre années de mon séjour sfaxien, j’en ai passée une seule à Sidi Mansour. Durant les trois autres j’ai habité un quartier proche de l’Aéroport, situé, à moins d’un kilomètre, d’une source connue, de grande pollution.
La seconde raison est à caractère professionnel. Durant toute la première année, j’ai dû faire face, à des suggestions, émanant de personnes privées, mais également d’organisations sociales et professionnelles, me conseillant de tenir compte de la vocation économique de la ville et de moduler, en conséquence, le programme et la finalité de la formation que va dispenser cette nouvelle institution universitaire. Et ce, en vue de répondre à des besoins immédiats et visiblement rentables de certains secteurs de l’économie. Aller dans ce sens, aurait été, en termes d’opportunisme politique, beaucoup plus intéressant. Mais comme je l’ai déjà précisé, la vision, que je m’étais faite de la création de cette école, relevait de l’urgence et ne représentait nullement, pour moi, une quelconque opportunité à saisir. Pour le militant, dans les rangs du Parti au pouvoir, auquel je m’identifie volontairement, diriger cette nouvelle institution, au moment agréable de sa fondation, me procurait du plaisir à pratiquer l’utopie dans la réalité, comme je l’avais toujours fait, sur les colonnes de la presse partisane de ce même parti.
Ne pas répondre aux sollicitations intéressées de transformer le projet d’Ecole des Beaux-arts, à vocation culturelle, en école professionnelle, fût-elle de niveau supérieur, relevait, à mes yeux, de l’obligation du devoir qui m’empêchait de céder à la tentation de l’adaptation facile. Je pense, donc, que Sfax a, aujourd’hui encore, un grand besoin d’une Ecole des Beaux-Arts à l’apport spécifiquement culturel. Et ce, malgré le changement de l’ISBAS, quatre années seulement après sa fondation, en Institut Supérieur d’Arts et Métiers, visant, entre autre objectifs, la formation de calligraphes (bac+quatre) et de « designers vêtement » (bac+cinq), dans une ville où plusieurs écoles privées de stylistes modélistes existent déjà. Une école dont l’effet d’antidote devrait constituer une sorte de compensation relative, aux effets secondaires de l’activité économique, non planifiée, issue de cet économisme rampant, générateur de violence et de tensions.
Gagner de l’argent, c’est vertueux affirme l’éthique libérale américaine traditionnelle, différente apparemment, de celle qui prévaut actuellement et qui annonce, sans ambages, la fin de l’histoire ou plutôt son achèvement, sous l’instauration définitive de la Pax Americana, qui a l’air de se passer de toute éthique.
Il serait peut-être utile de rappeler, ici, que l’éthique libérale d’origine, tout en donnant une caution morale au fait de vouloir gagner de l’argent n’en demeure pas moins vigilante, face aux tentations d’abus et de tricherie. En témoignent les mesures de prévention de délits de monopole, de cartellisation et d’initié, d’obligation de se soumettre au jeu de la concurrence et à la transparence comptable. Tout un train de mesures juridiques que le législateur prévoit, en vue de doter le système de limites dont il a objectivement besoin, pour ne pas le laisser croire qu’il est d’essence divine et de tomber, quelque part, en folie.
L’on peut dire, dans ce sens, que le libéralisme débridé, ignorant de ses limites, est de « droit divin », autant que les autres intégrismes, d’inspiration divine qui ne sont que les pendants naturels de cet intégrisme économique. L’économisme rampant n’étant pas le libéralisme économique, il en est la forme excessive.
Contrairement à ceux qui prennent un symptôme pour le mal dont il n’est que le signe apparent, je suis tenté de croire que la tension manifeste qui résulte de la lutte entre ces différents intégrismes, économiques et religieux et parfois leur association, n’est, en toute réalité, que la suite logique de ce rapport particulier au réel, dans lequel induit le libéralisme débridé, générateur, de bénéfices mais, également, de tensions sociales, souvent sourdes et profondes. A deux reprises j’ai eu, d’ailleurs l’occasion d’en sentir le pouls, sans avoir la prétention de le mesurer. La première fois, c’était au cours de cette unique année de mon séjour sfaxien que j’ai passée à Sidi Mansour. Un vendredi, au retour, de mon bureau, j’ai été surpris de voir que la chaussée, les trottoirs et les bas côtés étaient littéralement occupés, sur plus d’une centaine de mètres par un grand nombre de voitures, toutes classes confondues. Cela s’expliquait par l’existence d’une petite mosquée, dans les alentours, qui, malgré la modestie des lieux, était bondée de monde qui vient écouter un imam inspiré, dont le prêche est apprécié par tous. J’ai toujours trouvé insolite ce spectacle qui fait retrouver, côte à côte, un patron d’entreprise privée, l’ouvrier qui travaille chez lui, un chauffeur de taxi et l’épicier du coin qui, à la rentrée des classes, s’improvise libraire, spécialisé dans les fournitures scolaires. L’idée de cette coexistence pacifique, entre les membres d’une Umma (qui n’a jamais réellement existé) mais dont le modèle est proposé, ici et maintenant, comme baume aux problèmes objectifs, vécus, au quotidien, par les citoyens d’un état moderne et d’une société à mutation rapide, cette idée relève, en fait, du coup de force thomiste que Max Horkheimer qualifie, aussi, de panacée contradictoire. Ce mode de penser a fini, comme on le sait, par « instrumentaliser la Raison », en la séparant totalement de sa fonction critique et ne peut donc, facilement, se référer à l’Islam qui, dans sa forme originelle, ne contenait pas la trace d’un quelconque thomisme. Ce qui n’est pas le cas des différents discours qui, aujourd’hui, tendent à impliquer l’Islam dans la catégorie des idéologies, aussi bien religieuses que politiques, qui traversent les sociétés dites islamiques
Toujours est il que, considérant que ce phénomène n’était pas propre à Sfax et qu’on pouvait l’observer, tous les vendredis, dans toutes les villes de Tunisie et d’ailleurs, j’avais conclu, en définitive, que ce que j’avais observé n’était pas de nature à provoquer l’inquiétude de personne.
La seconde occasion où j’ai eu à sentir le pouls de cette tension, c’était dans un petit salon de coiffure d’un quartier populaire, situé à l’extrême ouest de la ville. Cette fois-ci je n’étais pas seulement surpris, mais littéralement sidéré.
Le coiffeur qui était entrain de me couper les cheveux jetait, de temps à autre, un regard oblique sur un petit écran, haut perché, branché sur la chaîne de télévision Aljazira. Celle-ci diffusait, en ce début de matinée, un programme de « fatwas » faites par un cheikh égyptien connu et qui répondait, en direct, à des appels téléphoniques qui lui parvenaient des quatre coins du monde. En écoutant une question, posée par un jeune arabe résidant en Suède, qui demandait au révérend barbu s’il était permis à un musulman de manger à la table d’un chrétien, je n’ai pu m’empêcher de faire observer, à mon coiffeur, le peu de culture dont font preuve certains musulmans de l’émigration ; dont ce téléspectateur que je supposais jeune et qui ne savait pas que l’Islam n’a jamais considéré les Gens du Livre comme des impies, kâfirs, infréquentables.
La réaction de mon hôte, auquel j’étais entrain de tendre le cou, a été rapide et même inquiétante. Il s’arrêta net de me couper les cheveux et me dit sur un ton pour le moins condescendant : « sais-tu qui venait, avant toi, honorer de sa présence ce salon et ce fauteuil sur lequel tu es assis maintenant ?» Et à ce monsieur de me citer un nom connu pour avoir figuré dans une information concernant une affaire de complot contre la sûreté de l’Etat, que je connaissais pour lui avoir consacré un éditorial de la Revue Dialogue en date du 30 novembre 1987.
Face à ce ton que j’ai senti menaçant, je n’ai pu que continuer, par légitime précaution, à taire mon identité et patienter, sagement, un bon moment avant que mon coiffeur ne consente à terminer la coupe de mes cheveux.
C’étaient donc là deux exemples que l’on pourrait considérer comme étant des symptômes d’un mal plus profond dont cette société souffrirait et qui favoriserait cette integrisation, rampante, elle aussi, autant que cet économisme ravageur dont ces deux formes d’intégrisme, retenu et violent, souvent solidaires, sont le pendant obligé et auxquels une action culturelle conséquente et la présence d’une école d’art, au sein de la cité, pourrait, y remédier, même à titre symbolique.

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